« Malenfance » de Thomas Sandoz

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Nous avons tous, bien au fond, bien ancrées, des terreurs ou des tristesses d’enfant. Un cri, une plainte, une vision, un coup. Souvent inarticulés, à peine identifiables. Nous conservons aussi, là-bas, très profondément, des odyssées, des tempêtes, des expéditions, des bois pleins de cabanes, des maisons d’épouvante, des cortèges mystérieux, des brumes emplies de fantômes.

Pouce se redresse en douceur comme un Peau-Rouge, observe puis s’éloigne franchement du chemin. Face à lui, les arbres couchés par les rafales hivernales ou laissés par les bûcherons sont autant de navires en perdition. Sans ralentir, il dénoue sa poche, caresse son chaton. Il s’enfonce ensuite dans la végétation, se donne un cap qu’il essayera de maintenir, quels que soient les obstacles.

Très souvent, nous les oublions, ces déchirures de nos jeunes années. Ou nous les transformons, nous leur donnons chair dans des anecdotes. Certains en font des rires, comme Gotlib, d’autres les étirent en lentes mélopées. Thomas Sandoz, lui, parle de l’enfance avec une sourde gravité. Ses mots nous happent dans des recoins tant redoutés. Ils soufflent les brouillards dans nos têtes et, pas à pas, tandis que l’on suit Pouce – oui, celui de la fable, ou presque – on s’étonne sous les ombres que découpe la nuit, on s’inquiète des grincements de nos cœurs.

Avec la lune en phare, Pouce reprend sa marche. De plus en plus de nuages s’interposent. Des filaments se plient pour former des crayonnés éphémères. Chaque veinage est différent. Frêne ramageux, frêne olivier, loupe de vavona, hêtre bicolore, amigre ondé. Papa peut passer des heures à caresser des feuilles d’ébène, ses ronces de noyer. Ses marqueteries sont de plus en plus menues comme si lui aussi se rétractait progressivement.

J’ai dit que l’on suivait Pouce, mais non. C’est soi… Plutôt en soi que l’on entre, poursuivi par le récit. La quête de Pouce, c’est celle de toute enfance : aller vers la mère, faire d’une escapade une Énéide pour poser les jalons de nos vies. Pouce est à la source de ce qu’il sera, on le devine entre les ombres et les lignes. Et comme le héros, il devra se rendre dans l’Hadès, ou peu s’en faut, croiser des cerbères, croire dans les lueurs de la lune, réchauffer son compagnon.

Des panneaux didactiques attaqués par les lichens font la double liste des interdits et des recommandations. Pouce braque sa torche électrique. Un marais d’importance nationale. Des dizaines d’espèces de papillons, d’araignées, de libellules, de batraciens, d’oiseaux nicheurs. Il écoute attentivement les bruits ambiants, comme s’il ne le faisait pas depuis de heures. Mais le froid le tenaille dès qu’il s’immobilise.

Car Pouce ne sème rien à sa suite ou, peut-être, quelques parcelles de ce qu’il fut. Pouce protège avant tout, comme son alter ego de la fable soutenait à sa façon ses frères. Pouce a un ami, un chaton, il l’emmitoufle, le caresse, le choit. Ce sont les bribes de son enfance qui se lovent contre lui, les rêves bientôt éteints. Comme dans tout récit de Thomas Sandoz, on est « livré » à l’histoire – difficile entreprise de distinguer le livre du livré. Alors, on navigue, aveugle, de cauchemar en Scylla, on suppose la perte et… Arrêtons-nous là, il ne faut rien dévoiler.

Une brûlure intense s’éveille à son poignet droit. Une foulure peut-être, avec ses saccades plus inflexibles qu’un métronome. Pouce tente en vain une marionnette. Le moindre effleurement est plus redoutable qu’un coup de marteau.

Le tour de force de Thomas Sandoz, c’est de raconter ce que l’on ne veut pas, de nous tenir d’une poigne ferme. On dévore pour mieux l’être. Pour ma part, j’ai été bouffé par cette lecture, jusqu’à l’os. Une heure de froid, de tension, d’errance, d’aveuglement, de doute. Jusqu’au final. Pas grandiloquent pour un sou. Mais juste. Un coup de triangle qui surprend le point d’orgue, une petite pichenette qui fait frémir. J’aimerais ne pas finir cette chronique. J’aurais aimé ne pas finir Malenfance. J’aurais aimé toujours avoir onze ans.

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