« La Main coupée » de Blaise Cendrars

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J’aurais eu envie de commencer cette chronique en montrant du Tardi. De vous dire, bordel, lisez C’était la guerre des tranchées puis revenez un coup, parce que, Cendrars, là, c’est infiniment plus. Parce que, lecteur, que tu aies aimé Tardi ou que tu te foutes royalement de la Grande Guerre, de cette borgne qui rafla des jambes, des bras, des vies et des poètes, tu dois lire La Main coupée.

Tu me diras qu’on connaît Cendrars. Moravagine, L’Or, c’est lui. On le sait suisse, mais on ignore ses cendres ensevelies aux Yvelines. On l’a vu Bourlinguer, on pense à lui clope au bec. Et on sait que sa main fut coupée. Bien que ses écrits autobiographiques soient publiés en Pléiade, on ignore (ou minimise) souvent l’empreinte de la guerre : c’est à elle qu’il doit ce membre amputé. On l’ignore volontaire et légionnaire. Mais c’est lui qui répond à son sergent « poète », à la question « quelle est ta profession ? ». Cendrars, c’est l’ami de Braque ou d’Apollinaire, dont il ne comprit jamais comment il avait pu écrire dans les tranchées. Car, à Cendrars, il lui fallut 30 ans pour redevenir braises de ses cendres et évoquer une nouvelle fois, en 1944, les balles de ’14.

Et le métier d’homme de guerre est une chose abominable et pleine de cicatrices, comme la poésie.
On en a ou l’on n’en a pas.
Il n’y a pas de triche car rien n’use davantage l’âme et marque de stigmates le visage (et secrètement le cœur) de l’homme et n’est plus vain que de tuer, que de recommencer.
Et vivat ! C’est la vie…

La Main coupée n’est pas un récit, mais un assemblage de débris de mémoire, d’échardes de souffrances ou de réjouissances passées : les chapitres sont autant d’occasions d’évoquer un camarade tombé, un autre qu’on croyait mort avant de resurgir, un Dieu absent, de la boue, de la merde, un Noël où on a fait péter des bombes sur La Marseillaise, un lièvre que le copain Chaude-Pisse avait tiré avant qu’on le laisse pour mort, des rasages au gros rouge au lieu d’eau croupie, les gradés qu’on ne voit jamais au front, la femme de Kupka qui l’y avait rejoint, la découverte de la tranchée A dans un bordel incompréhensible, les hommes de la Légion dont tout le monde se fout, la capture d’un prisonnier, les uniformes non réglementaires qu’on fait découper ou brûler.

— Qu’est-ce que c’est que ce mot que tu emploies si souvent, ami Cendrars ?
— La pagaïe ? Mais c’est quand les événements débordent les règlements édictés dans un État bien policé qui n’a rien laissé à l’imprévu. Les Boches aux portes de Paris, toi, vieux frère, te présentant au ministre de la Guerre, boulevard Saint-Germain, avec trois cents chevaux du Canada, vous créez la pagaïe, vous êtes l’imprévu.

Témoignage, autobiographie, morceaux, chronique ? La Main coupée, c’est tout ça et rien de tout ça. Inutile de farfouiller, d’y aller au bistouri pour trier le vrai du faux, d’arracher la peau du romanesque à la carcasse de vérité. On est dans les tranchées, les balles sifflent, les blessés gueulent, on rit, on boit, on trouve des cigares d’officier, on est homme, avec un képi de traviole et un Lebel planté dans la gadoue.

Être. Être un homme. Et découvrir la solitude. Voilà ce que je dois à la Légion et aux vieux lascars d’Afrique, soldats, sous-offs, officiers, qui vinrent nous encadrer et se mêler à nous en camarades, des desperados, les survivants de Dieu sait quelles épopées coloniales, mais qui étaient des hommes, tous. Et cela valait bien la peine de risquer la mort pour les rencontrer, ces damnés qui sentaient la chiourme et portaient des tatouages. Aucun d’eux ne nous a jamais plaqués et chacun d’eux était prêt à payer de sa personne, pour rien, par gloriole, par ivrognerie, par défi, pour rigoler, pour en mettre un sacré coup, nom de Dieu, et que ça barde, et que ça bande, chacun ayant subi des avatars, un choc en retour, un coup de bambou, ou sous l’emprise de la drogue, de l’alcool, du cafard ou de l’amour avait déjà rétrogradé une ou deux fois, tous étaient revenus de tout.

Alors, derrière ces balles, loin au-delà des Fridolins qui canardent, des bandes de couleur qu’on fait arracher des frocs, des gramophones volés, que reste-t-il ? C’est simplement l’humain qu’on a là, la gadoue primordiale de l’homme, de ses peurs, de ses errances. La logique des tranchées, c’est celle de nos vies : on court, on se replie, on reprend, on se crapahute, on gueule, on charge, on revient, on s’embrasse, on chiale. Cendrars sait l’art de nous saisir. Trois cents pages et ça glisse, ça coule en nous parce que c’est nous, c’est notre matière qui rejoint notre matière. Ces pages sont autant de témoignages, mais aussi de morceaux de soi. C’est aussi l’ubuesque, le rang des hommes (jeu de mots compris), l’influence, la lâcheté…

Rarement on aura touché autant à notre cœur. Alors, lecteur, qu’attends-tu ?

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