« La Lune assassinée » de Damien Murith

Couverture de La Lune assassinée de Damien Murith

Je ne sais plus comment La Lune assassinée est arrivé entre mes mains. Mais il est certain que je ne l’ai pas lâché avant de l’avoir terminé. Bien sûr, ce livre est composé de chapitres très courts, mais cette langue tellement particulière, si dure, rend cette lecture bien plus dense qu’il n’y paraît.

Le premier chapitre à lui seul donne le ton :

Il est assis au bout de la table. Césarine le regarde. Tout à l’heure, il se lèvera, dira : « Je sors », et s’en ira.
Césarine sait. Elle sait qu’il ira la voir, l’autre, la Garce, la sale petite traînée.
La Vieille a dit : « Tais-toi idiote, et fais le poing. »
Alors Césarine se tait, fait le poing, jusqu’à ce que les ongles pénètrent la chair et fassent saigner les paumes.

Sans concession. Style implacable. Chaque mot est infiniment pesé et pèse son lot de malheurs. L’atmosphère est lourde et nous savons qu’il nous manque des pièces pour comprendre le pourquoi. Ce qui est advenu et ce qui adviendra, pire encore. Au fil des pages l’histoire se déroule, mais cette écriture nous donne envie de prendre le temps, de lire et de relire, pour être sûr d’avoir bien ingéré, pour apprécier la force d’une formule inédite.

Novembre usé s’effiloche en un ciel de traîne ; il y vole des oies sauvages qui s’en vont vers le Sud.
La Vieille dit : « L’hiver arrive », et les mots sonnent comme le début d’une bataille.

Car de guerre, oui, il est question ici. Pas de la grande, mais de celle du quotidien. De celle d’un mari contre sa femme, d’une belle-mère envers sa bru. Un secret et de la rancœur entre ces êtres qui n’ont pas eu le choix. Ou qui visiblement ont fait le mauvais.

« Césarine s’assied en face de Pierre. Elle ne demande rien, car on ne demande pas. La Vieille a dit : « Qu’est-ce que tu croyais, idiote ! après ce que tu as fait !
La nuit est chaude. Pierre s’est endormi. Césarine le regarde, elle voit son visage qui est comme la terre quand le soleil la cuit, elle voit ses lèvres, elles tremblent, elles s’agitent, et dans un souffle brûlant, murmurent le nom du diable.

De l’histoire, je ne veux rien vous dire de plus. Elle n’est que prétexte finalement, pour poser là une atmosphère. Ce qui est dit n’est pas vraiment original, ni attaché à une terre ou à une époque. Juste l’occasion de laisser s’élever une voix que vous n’oublierez pas, tellement elle se démarque de tout ce que vous avez pu lire jusqu’à présent. Ils sont étonnants, et rares, ces ouvrages que l’on a finalement plus l’impression d’entendre que de lire. L’art de la poésie est si proche que chaque chapitre pourrait se réciter quasiment de façon indépendante. Des pépites à chaque page. La prouesse d’un premier roman, déjà récompensé par deux prix, le SPG et celui de Bibliomedia.

Et la mélancolie des ruelles borgnes, et la maigreur des murs qui moussent d’ennui, et les larmes des chemins de poussière, et l’échine de la terre que les années de labour ont cassée, et la monotonie d’un ciel avare : la nuit a tout avalé.
Alors s’avance le jour et sa lumière infernale.

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