« L’Œil de l’espadon » d’Arthur Brügger

L'Œil de l'espadon, Arthur Brügger

Il y a un certain charme à découvrir un premier roman, surtout quand le style est plein de fraîcheur, de tendresse et – pourquoi pas – d’une certaine innovation. C’est le cas de L’Œil de l’espadon, et même si son auteur – Arthur Brügger – n’en est pas à proprement parler à son coup d’essai, ayant déjà publié une nouvelle et un récit, c’est bien avec délice que je l’ai lu. C’est que notre auteur, et surtout notre narrateur, invente une langue qui n’appartient qu’à peu de héros de papier. Celle du petit gars tout droit sorti de l’orphelinat pour se retrouver derrière le comptoir d’une poissonnerie, dans un grand magasin froid et anonyme. Un ton tout simple, naïf, qui ne s’encombre ni du respect de la conjugaison, ni de l’hypochrisie des sentiments convenus.

Monsieur Giordino dit que le poisson ça pue pas sauf quand il est pas frais. C’est le chef de mon rayon dans le Grand Magasin, monsieur Giordino. Une fois je lui ai dit, à monsieur Giordino, que j’aimais bien travailler ici, parce que c’est le seul endroit où il y a de la neige toute l’année. Monsieur Giordino, quand je lui dis ça, il sourit avec les yeux. Il a une toute petite tête sur un gros corps, et il a pas de cheveux, j’ai jamais osé lui demander pourquoi, sûrement qu’il avait de la calvitie et qu’il a préféré se raser la tête. Le matin il a de gros cernes, son regard est très gros quand il a les yeux fatigués. Ses yeux sont clairs, bleus et brillants, un peu injectés de sang comme ceux des rougets grondin. Je saurais pas dire l’âge qu’il a, monsieur Giorfino, je dirais environ vieux mais pas trop.

Notre Charlie ne s’habille même pas d’un prénom décent. Réduit à un simple diminutif, il est tel que nous le voyons. Le gentil gamin (la vingtaine tout de même, mais y prête-t-on attention ?), un peu timide, très maladroit, attachant, mais auquel on n’accorde finalement que peu d’importance. Mais ce jeune homme réfléchit, souffre et s’exprime, il ne faut pas croire. Vivant dans un monde qui lui fait peur et l’impressionne, il se satisfait de fantasmes et des rêves de gloire des autres. Mais ce sont bien ces derniers, les autres – son chef de service, son gaucho de copain du niveau zéro Émile, ses jolies collègues féminines – qui vont tour à tour – de déceptions en déceptions – lui apprendre ce qu’est le monde réel.

L’autre jour quand je suis allé au zéro j’ai croisé un nouvel employé : il s’appelle Émile. C’est toujours un événement quand il y a un nouvel employé, des bruits circulent dans les couloirs, le Magasin est un peu en ébulllition, c’est l’attraction du jour, mais de lui, tout le monde s’en fiche un peu. Il faut dire qu’il travaille au zéro, et qu’au zéro, il croise pas tellement de monde.Les gens y passent mais n’y restent pas. Moi je suis allé me présenter. Je sais pas pourquoi quand je l’ai vu il m’a impressionné, alors que pourtant il était juste habillé dans son uniforme tout noir, des sacs-poubelle à la main. Il est grand et fin, il a des cheveux noirs et des yeux bleu foncé. Je lui ai dit bonjour, je m’appelle Charlie.

N’allez pas croire que le Charlie se réduise à un petit animal blessé incapable de se défendre. Le monde va se charger de l’initier aux mauvaises pentes et aux détours qui font de nous des fourbes. L’Œil de l’espadon, joli titre bien trouvé, à rapprocher du cadeau qu’il comptait offrir à l’élue de son cœur, croyant la gâter, offre bien des facettes, et vous tiendra autant en haleine qu’il saura vous surprendre. Un premier roman, qui – pourquoi pas – se lit comme un documentaire, sur fond de questionnement sur le gaspillage alimentaire, et surtout comme un récit initiatique. Un coup d’essai, réussi, qui déjà mérite la reconnaissance des libraires, et bientôt des lecteurs.

On porte toujours un peu un masque. Il faut le dire. Devant les clients on a nos costumes, on a notre texte appris par cœur, qu’on leur récite, avec chaque fois bien sûr un peu d’improvisation aussi. Je joue mon rôle, celui du poissonnier, celui du poisson-clown, celui du gentil monsieur qui montre où est la mayonnaise à madame la vieille cliente. C’est peut-être de là que vient la fatigue, aussi.

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