« Les Rencontres emportées » de Jacques Roman

Jacques Roman, Les Rencontres emportées

Cher Jacques,

Vous le savez, j’aime vous écouter, entendre votre voix et ses renflements qui comme au travers d’une vapeur, avec une densité rare, m’atteignent. Que ce soit Barthes, Dante ou Mercanton, vous savez faire vibrer les mots et votre gorge est archet, votre palais, cathédrale ou tombeau. Alors, cher Jacques, avec Les Rencontres emportées, j’ai d’abord été étourdi et, en dégustant le premier morceau – comme on le dirait d’un Chopin –, j’entendais votre souffle, j’aurais dû fermer les yeux et vous, prendre le relais de ma lecture. Vous le sentez, cher Jacques, il y a un « mais »… Cependant, que je présente d’abord votre ouvrage au lecteur.

Sous ton tranchant mon corps est tombé
dans le panier d’une nuit de janvier
qu’importe le chiffre de l’année
Dans le panier encore mon corps en jouit
coupé de cette solitude qui me voulait
solitude

Les Rencontres emportées, ce sont des morceaux, de petites pièces, en prose, en poésie ou en toutes deux emmêlés, qui s’articulent autour de l’un des sels de nos existences, ces gens que l’on croise, que l’on aime, que l’on frémit de reconnaître ou d’entendre. Ceux que l’on perd car voilà, justement, « dans l’automne de [ma] vie », ce sont les feuilles mortes dont on se souvient le mieux. Et les creux que laisse l’empreinte de l’autre. Revivre et pleurer encore avec les mots, les ombres de ceux qui ne sont plus, pas seulement morts, mais emportés ailleurs. Souvenirs de peaux, de souffles, de voix, d’histoires, d’images, de gestes, avec toujours tendresse et les mots comme parfois résonnant sur un marbre de catafalque, ou froufroutant sous un suaire. Par quelques courtes pièces, Jacques, vous nous offrez des évocations précieuses, souvent très justes et… Pourquoi « souvent » ? C’est peut-être le moment, cher Jacques, de revenir à ma réserve – et sachez que j’en suis contrit…

La dire ainsi que sable coule entre les doigts. Une nuit de février. La dire comme signaler l’existence d’une étoile inconnue. La dire la nuit de février. La dire non pour la retenir mais pour aller en elle, aller en son étendue sans fin. Consacrer l’instant dans l’écho de sa charnelle empreinte. La dire sans pourquoi ni parce que, la dire, disant : il n’en pouvait être autrement.

Le recueil s’ouvre et se referme sur des morceaux somptueux, évocateurs et riches, denses aussi. Seul le plus grand recueil, celui du milieu de l’ouvrage et celui qui, sans doute, compte infiniment à vos yeux, Les Papillons de novembre, demeure en deçà. C’est que le ton, alors, perd de sa vigueur, c’est que les couleurs sont malencontreusement pastel… Peut-être cela est-il dû à la grande proximité que vous entretîntes avec ce texte et dont vous avertissez le lecteur en préambule. D’ailleurs, ces pages liminaires, peut-être les avez-vous pensées nécessaires ? Peut-être sentiez-vous derrière ces feuillets auxquels vous semblez tant tenir que la matière, elle, vous échappait alors que vous étranglaient les sentiments ? C’est ainsi que je le conçois.

En son désir d’avenir la caresse laisse entre les doigts s’échapper l’expérience, puis les doigts miment une mémoire en allée au grand fond du corps. O n’a jamais touché qu’à l’ombre de l’avenir.

Alors, cher Jacques, ne me tenez pas rigueur de mon avis mitigé. J’ai aimé vous lire. J’ai aimé ces Rencontres emportées. Et je guette la nôtre, en espérant vous écouter encore.

Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on LinkedInShare on Google+Pin on PinterestEmail this to someone

Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Les Rencontres emportées, L’Aire, 2016, 158 p.
ISBN 9782940537365978-2-940537-36-5

Les commentaires sont désactivés.