« Les Prochains » de Pascal Rebetez

Couverture de Les Prochains, de Pascal rebetez

Je connaissais Rebetez de nom, comme éditeur, et puis un jour j’ai eu la surprise de découvrir un de ses livres dans ma PAL sans fond. Un petit opuscule, format familier des éditions d’Autre part. Le titre m’a d’abord séduite, Les Prochains, il interroge bien sûr. Et puis un « concept » ensuite, car il s’agit d’une suite de vingt-cinq portraits composés par l’auteur. Je me suis dit que ce format était idéal pour alterner avec des romans, pour picorer, puis finalement, prise au jeu, je l’ai dévoré d’une traite.

Il y a plusieurs plaisirs à lire ce petit bouquin. Tout d’abord la joliesse du style de Pascal Rebetez, tout simple mais qui fait mouche. Ensuite la diversité des personnages (mais personnages est-il le bon terme, alors qu’il s’agit de personnes réelles qu’a croisées l’écrivain ?). Mais surtout cette tendresse, pour l’autre, celui qui nous ressemble, ou pas, celui à qui on prête de l’attention, ou pas, celui qu’on rencontra, ou qu’on ne rencontrera pas parce que déjà il nous a quittés. Prendre plaisir à lire un livre tellement tendre c’est aussi donner des qualités à son auteur, s’imaginer que si dans la vie il voit les gens de cette manière, c’est que oui, sans aucun doute, il doit posséder un vrai cœur, une vraie douceur. L’humanité, au sens noble, comme objet de curiosité, et comme qualité essentielle, double sens charmant qui convient parfaitement à ces vingt-cinq portraits.
La tendresse, c’est de savoir s’intéresser à quelqu’un sans le juger, ne pas forcément le comprendre mais l’accepter comme il est. Les Prochains parle de ces petites gens qui ont la vie qu’ils ont, qui font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, et qui cherchent comme nous tous un sens, un bonheur, une mission. On croise pour commencer Camille, en cinq petites pages on découvre une vie de malheurs qui nous laisse perplexes, cinq petites pages qui font imaginer toutes celles qui ne seront pas écrites sur cet homme simple, qui vit parmi nous et que pourtant nous ne voyons pas :

Camille ne boit pas d’alcool et ne fume pas non plus. A près de quatre-vingt ans, il est encore vaillant. Il se porte mieux que l’orphelin qu’il était, dans une maison de la Singine alémanique, gamin rachitique, malingre, battu par ses instituteurs, battu aussi par ses camarades de destin, battu encore, plus tard, par son patron d’apprentissage en horticulture. (…) Alors, depuis une vingtaine d’années, Camille occupe son temps libre et une partie de ses nuits en traquant le sac plastique ou le paquet de cigarettes jetés dans un taillis, la cannette écrasée dans un fossé. La voirie fait bien son travail, dit-il avec son accent alémanique, mais elle ne peut pas aller partout surtout dans les recoins, sous les haies qui l’obligent à ramper, dans les bordures des trottoirs, et bien sûr dans le parking des Grottes, le Q.G. de Camille, où il s’est investi responsable en chef de la propreté, mais quand on est orphelin dès sa naissance, on s’invente un destin, c’est normal et ça ne fait pas de mal.

Les personnages que nous donne à découvrir Pascal Rebetez sont multiples, mais ont tous en commun cette simplicité et cette immense solitude. Souvent, un seul prénom suffit comme titre de chapitre, mais certains ont le droit à une précision, à un surnom : André à vélo, Pierrot des bouquins, La mariée de Cotonou, le P’tit Pic, le Tcho… Toujours ces quelques pages qui donnent envie d’en savoir plus, de poser des questions, de creuser, mais personne n’est là pour nous répondre. Et d’un coup on se surprend à regarder la personne qui s’assoit près de nous dans le bus avec une autre intensité, un autre questionnement. Qui est-elle, cette humanité, qu’est ce qui nous rapproche, qu’est ce qui nous différencie ?

Il y a quelques années, il était venu sur le toit de ma grange pour remplacer une ardoise. Il avait une bière à la main et se tenait debout jambes écartées, à huit mètres du sol, à l’extrême bord du toit, en me narguant, me traitant de chiard de citadin. Pas méchant mais un peu vantard. Et avec un énorme besoin de reconnaissance, fût-elle pour sa bravoure écervelée de buveur de bières.
On reprend une tournée. On boit à trois, parce qu’il est si seul et au bout du rouleau. Il dit : Il ne me reste plus qu’à sauter du pont. Il continue à faire son fier, comme au bord d’un toit.
Mais bientôt il s’effondre quand on évoque sa vie, les coups du sort, les accidents. On cause, on lui cause, c’est tout ce qu’on peut faire : être des hommes à l’écoute d’un autre au bord du vide. Cela suffit-il à éviter une chute définitive, le couperet biblique ?

Les portraits n’expliquent pas tout bien sûr. On ne comprend pas la vie d’une personne en cinq pages, et puis l’auteur n’est pas omniscient, il ne sait que ce que dit la rumeur, ou que ce que lui raconte l’intéressé, et encore il en garde pour lui, ça fait partie du jeu, ou des règles.

Ça sent la pisse de chat. Vraiment, ça vous prend aux sinus d’entrer chez Paul. Mais ce n’est pas tous les jours que quelqu’un y soit invité. Jean-Luc, mon ami photographe, s’y rend de temps en temps quand il souhaite intégrer Paul dans ses prises de vue, à cause de la singularité de ce gentil personnage : petit, un peu tordu par les ans et une grande barbe broussailleuse, mais pas trop, qui fait sa fierté et son appartenance à la Société des Barbus de la Gruyère. Jean-Luc m’a présenté le bonhomme pour un projet de documentaire.
Comme souvent à la télévision, on taira beaucoup, pas tant par effet de censure que parce que l’émission est destinée à un public qui n’aime pas trop qu’on remue la belle ordonnance du pays idéalisé et des idées reçues.

Bien sûr, Les Prochains ne constitue pas à proprement parler un ouvrage littéraire. Pas de place à la fiction, et surtout un vrai attachement au fond bien plus qu’à la forme. Des mots simples pour parler de gens simples. Pas d’effet de manche ici, pas d’astuces de lettrés. Pourquoi Les Prochains m’a-t-il alors autant touchée ? Peut-être parce qu’il représente à mes yeux ce que j’attends d’un bon livre, à vrai dire la seule façon de faire la connaissance intime de quelqu’un que la vie ne m’aura pas permis de rencontrer.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Les Prochains, D’Autre Part, 2012, 164 p.
ISBN 9782940350292978-2-940350-29-2