« Les Mille veuves » de Damien Murith

Les Mille veuves, Damien Murith

Nonobstant la mention trilogie qui apparaît en quatrième de couverture, j’ai décidé de vous parler du nouveau livre de Damien Murith – Les Mille veuves – sans faire référence à son précédent – La Lune assassinée. Cela pour éviter de jouer au jeu des sept différences, mais aussi pour épargner ma faible mémoire. Toujours est-il que la lecture de ce nouvel opus peut se faire sans avoir connaissance du premier tome, voilà du moins une réponse.

Elle est vagues qui chargent, elle est rochers qui tranchent, elle est marée haute qui mouche dans le sable les larmes des mille veuves, elle est le grand large où un oiseau en sueur fuit la course noire des nuages, elle est vent, glace et furie, elle est la morsure cuisante du sel, le cri des hommes, trempés, gelés, clous de chairs plantés dans le bois épuisé des bateaux, et quand la brume avec sa langue de dentelles lèche les falaises nues, la voici jalousie, elle gifle, griffe et crache des algues flasques comme les cheveux verts des marins engloutis, elle est la mer, hurlante, écrasante, sa bouche immense est enflée d’écume blanche, et la mort, comme un cosaque, la talonne.

Mathilde est amoureuse. L’amour la rend possessive. Et quand chaque jour la mer, fameuse ou furieuse rivale, enlève à ses bras son Gilles, la colère la prend. C’est que la vue des noyés l’inquiète, c’est que cette peur latente lui fait refuser son ventre. Le chantage des femmes dans tout son éclat. Alors Gilles cède, il s’arrime à la terre, il s’attelle aux cuisses qui enfin s’ouvrent. Le ventre s’arrondit. Et le drame survient. En de longues phrases qui s’enroulent comme le vent autour des arbres, Damien Murith nous raconte leur histoire. Suggérant plus que racontant, n’oubliant pas une scène violente, un coup de sang, un cri, il plante son décor, et nous emmène dans ce village coincé entre mer et terre.

Le froid enfle et gronde, ses crocs de glace ont éventré le soleil.
Germain s’est assis près du feu, Mathilde lui sert à boire. Il dit : « Il faut te faire une raison, on ne change pas les hommes. », et pendant qu’il parle, il remue les braises qui au bout du tisonnier étincellent comme des trésors.
Le froid a roulé le long du mur, il dessine sur la vitre des toiles de cristal. Germain vide son verre, se lève :
– Qu’espérais-tu ? Gilles appartient à la mer, et toi, tu es pareille aux autres femmes.
– Il changera, il m’aime plus que tout.
Mathilde est à la fenêtre, elle regarde Germain s’éloigner, disparaître au bout de la ruelle. Et soudain, dans la fenêtre lourde d’hiver que ses mains peinent à refermer, Mathilde aperçoit le reflet de son visage, et les toiles de cristal sont des rides qui se collent à ses joues, qui les creusent, qui les érodent, comme fait l’eau des rivières avec la pierre, comme font les larmes avec la peau, alors son ventre se serre, se noue, et dans la chambre désolée se répand le parfum gris des fleurs fanées.

S’entrecoupent alors des chapitres en je. Qui est cette sorcière, rejetée de tous, haïe, martyrisée, ayant sur la langue des incantations et dans le cœur des envies de vengeances ? Qu’a-t-elle fait pour voir son chat sacrifié ? La redoute-t-on pour sa beauté passée, celle qui faisait tourner les têtes ? Craint-on son corps décharné, déformé par les coups ? Nonobstant (encore !) le fil du temps, le lien du passé et du présent, serait-ce d’elle que naîtra le malheur ? La surprise pour ceux qui liront Damien Murith. Et pour eux, aussi, le plaisir de la langue de l’écrivain-poète, qui ose et qui entortille, des mots que pourtant nous connaissons, mais toujours inédits. L’art de la formule, l’art de la formulation.

Je suis la boiteuse, la tordue, la désarticulée.
Ils me disent : « Vilaine ! », ils me disent : « Sorcière ! », et leurs yeux brillent rouges comme ceux des fous.
Qu’ils me pendent ! Qu’ils me brûlent ! Mes lèvres auront toujours assez de force pour cracher.
Mon corps est une ruine ; les ronces le rongent. Comme des lames, elles pénètrent ma chair, lacèrent peau, muscles, tendons, enserrent mes os qui se fendent, qui éclatent comme la roche quand le gel étrangle, et dans mes veines vibre un sang barbelé, il cherche le cœur, le trouve, le met en pièce, la douleur m’assiège, elle brûle, elle écrase, elle arrache, elle crucifie, ma bouche aux sourires morts s’ouvre, crie : « Vos âmes sont des taudis, je vous hais ! je vous maudis ! et avec mes ongles, je gratterai la terre pour y creuser vos tombes ! »

Les Mille veuves comble nos attentes, le plaisir de savourer à nouveau le style incomparable de Damien Murith, laisse peut-être un regret, celui d’une langue totalement décomplexée, torturée, ramassée, mais offre aussi une promesse, celui du troisième à venir. En peu de temps, en peu de mots, l’homme s’est imposé dans un microcosme que nous connaissons bien. Laissant la voix aux femmes, il se fait Homme, avec sa majuscule.

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