« Les Mensch » de Nicolas Couchepin

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Certains romans enivrent. Ça monte à la tête, c’est l’ambiance ou l’étrangeté et plus on y avance, plus les mots nouent le fil d’un coton épais. Les Mensch en fait partie. Étrange histoire que celle des cette famille qu’un beau jour on voit émerger de sa cave. Une cave, vraiment ? Car elle fut bouchée, on ne savait même pas qu’elle existait. Et, dans la maison des Mensch, si l’on tend l’oreille, on entend le renard. On voit les carcasses qu’il laisse derrière lui. On guette sa présence, on en débat, mais le renard, personne ne le voit. Même dans la nouvelle cave que l’on creuse. Et si je dis « on », c’est à dessein. La famille Mensch, ici, dans ces pages, c’est Théo, le père qui s’isole, Muriel, la mère qui songe, Marie, la fille adolescente en mal d’amour et Simon, le fils trisomique. Ça peut être nous. Dont acte.

D’autres fois, ses rêves étaient d’une grande douceur pleine de nostalgie, le genre de rêves qui, au réveil, vous laissent sur une rive méconnaissable où tout est doux et où la vie n’est pas un perpétuel combat. Voilà plusieurs mois déjà, Théo avait fait un songe qui le hantait encore : il se trouvait avec Simon, tout en bas, au fond de la cave, et tous deux creusaient la terre avec une pelle en plastique, un jouet d’enfant, puis la jetaient dans un seau à sable ; mais leurs toutes petites pelletées faisaient tomber d’immenses pans de terre tiède et douce et les murs de l’ancienne cave étaient dégagés avec une efficacité qui n’existe pas dans l’état de veille.

Extrait peu innocent : parler de rêve et de veille, c’est évoquer la réalité malléable et distendue dans laquelle se joue – se noue, pour filer la métaphore – l’étrange destin des Mensch. Le récit fait de constants allers et retours entre l’enfance des uns et les promesses des autres, entre les jours d’avant, pas si merveilleux, ceux d’après la cave ou d’après l’amour. Jeu de lumières et d’ombres, mais étirées, contraste permanent entre le réel et le fantasmé. Le père, Théo, collectionne les coupures de presse étonnantes ; la mère affiche des post-its pour se rappeler de mettre des post-its ou y jette des pensées essentielles, comme autant de moments, de parcelles de mémoire jetées dans sa vie ; la fille se raccroche à son journal pour le mieux abandonner.

Les Essentiels 2.200 : Je vois bien que Théo s’enfonce dans la terre, qu’il lui sera peut-être difficile d’en ressortir. Je n’approuve pas, mais je le comprends. J’ai peut-être ressenti quelque chose de comparable : voir Post-it les Essentiels n° 1.01, naissance de Simon.

Après avoir tournoyé dans la famille, la quatrième partie du roman se consacre à… Taisons-nous. Elle se ramasse et à la fois s’évase. Et si nous avions parcouru les réminiscences des parents, leurs doutes et amertumes, suivi les bredouillements d’une adolescente pas si bègue, voilà que soudain les fils se nouent, avec parfois notre gorge. Sur le même modèle que le reste du récit, avec des renards, des caves, des mémoires. Et tout ce petit monde de se retrouver étonnamment conjoint, et la distinction entre réel et supposé de devenir bagatelle. Les Mensch, donc, à dénouer, à ressasser.

Les Mensch étaient de ces gens qui sont partout chez eux, ou nulle part, qui vivent en saltimbanques, toujours entre deux navires, trains, avions, leurs valises toujours faites. C’étaient des avaleurs de royaumes. Je doute que ces gens-là aient jamais risqué de devenir déments d’oubli, comme moi. À mon avis, pour eux, la folie serait plutôt dans le fait de se souvenir.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Les Mensch, Le Seuil, 2013, 216 p.

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