« Les Bouches » de Nicolas Feuz

Nicolas Feuz, Les Bouches

À n’en pas douter, Nicolas Feuz est un homme d’action. À lire Les Bouches, n’en doutons pas, Nicolas Feuz est surtout un auteur qui jubile à raconter des histoires, à balader son lecteur, de rebondissements en rebondissements, du passé au présent, maintenant jusqu’à la dernière ligne un suspens qui m’aura fait le lire d’une traite, sans effort aucun. Un page-turner helvétique, qui, c’est sûr, n’accorde que peu d’importance au style – la part belle est laissée aux dialogues, nous pourrions presque avoir l’impression de lire un scénario – qui parfois s’oublie dans quelques comportements surprenants – comme ce couple qui, ayant frôlé la mort, ne pense plus qu’à s’en offrir une petite, de mort – mais qui – il faut l’avouer – se montre extrèmement efficace, foutrement bien documenté, diablement palpitant.

Dimanche 12 juillet 2015
Sous un soleil de plomb se reflétant dans les eaux turquoise du détroit, le corps était bercé au rythme des vagues. La faible houle le rapprochait tantôt des rochers, tantôt l’en éloignait.
Couché sur le dos, le mort semblait requérir la clémence des cieux. Ses bras écartés en croix laissaient apparaître des premières rigidités au niveau des articulations, de sorte que les avant-bras et les mains ouvertes émergeaient des flots.
Au premier abord, on aurait pu croire qu’il était vivant.
Dernière manifestation de l’âme ?
Enraidissement progressif de la musculature, dû à des transformations biochimiques irréversibles au cours de la phase post mortem précoce ?
Religion et science peinent à se rejoindre sur certains sujets.
Seule la souffrance était avérée.

Rembobinons. 2015, Éric Beaussant est de retour sur son île de Beauté, après vingt ans d’absence. Orphelin de père et de mère, morts dans un tragique accident, plus rien ne le retenait vraiment en Corse, hormis son grand-père Émile, muet et aveugle depuis la Seconde Guerre, et son amour de jeunesse – Hélène – fille d’Enzo Mariani, l’ami de cœur qui l’avait recueilli. Cela n’aura pas suffi à lui maintenir les pieds entre terre et mer. Pour fêter son retour, un cadavre flotte le ventre à l’air, les orbites vides, au pied des falaises de Bonifacio. Éric, faisant désormais partie de la Gendarmerie nationale, va se retrouver en charge de l’enquête qui bientôt entrera en résonnance avec sa propre histoire familale. C’est qu’il n’est pas n’importe qui notre Ricou, petit-fils d’un héros de guerre, bercé toute sa jeunesse par les récits de bateaux en feu, de bravoure et de solidarité virile. Nicolas Feuz – habilement omniscient – s’accorde l’intelligence d’une narration croisée qui, peu à peu, nous fera comprendre le présent par la focale du passé.

Lundi 13 septembre 1943
Le soleil levant frappa de ses premiers rayons les murs de béton de la casemate de Spinella Ouest, lorsqu’une gerbe de feu jaillit de son embrasure horizontale. La rafale siffla aux oreilles du petit groupe de résistants et faucha des rochers en contrebas. Des éclats de pierre et de la poussière volèrent dans les airs. Le vacarme de cette salve résonna à des kilomètres alentour.
— Putains de boches ! s’exclama Antoine Spano. C’estpas passé loin.
Il s’était jeté à terre, à l’abri d’un tronc d’arbre déraciné.
— Tu l’as dit, souffla Dimitri Colonna.
Le plus jeune du groupe, encore mineur, s’était couché à quelques mètres de lui, dans un talus rocailleux. Il avait enlevé son casque et montrait fièrement la trace de la balle de 7,5mm qui venait de ricocher sur le métal.
Les yeux de Spano s’arrondirent de stupeur, pleins de reproches.
— Remets-le tout de suite, petit con ! lui ordonna-t-il silencieusement.
Colonna lui sourit.
Ce fut la dernière expression humaine qu’il afficha, au moment où sa tête s’évapora dans un nuage rougeâtre. L’explosion fit sursauter Spano et les autres. Une seconde plus tard, le corps décapité de l’adolescent s’affaissa mollement dans la pente du maquis. Ses mains inertes lâchèrent le casque, qui roula entre les buissons séchés.

1943. Quatre hommes, quatre maquisards, tentent de sauver leur île de l’occupation allemande. Tous les moyens sont bons pour aboutir, de l’arme lourde à la fine torture. Tout aussi prenant que la partie contemporaine, ce récit de guerre nous ramène habilement dans d’autres temps. L’intrigue, double – de fait – est menée tambour battant, jamais le lecteur ne se lasse ni ne pose le roman, l’envie d’avoir le dernier mot, l’envie de connaître la dernière mort. D’accord, Nicolas Feuz parfois nous prémâche un peu la lecture, redonnant là une explication superflue, refaisant appel ici à des ficelles déjà utilisées auparavant. Mais qu’importe. Récréation assumée, volonté totale d’emporter le lecteur à sa suite, l’auteur ne prétend pas faire autre chose que ce qu’il excelle à nous offrir : un récit haletant, parfois sanglant, juste jusque dans les détails, totalement ciselé et maîtrisé. Du policier, vite lu, vite aimé, peut-être vite oublié – soit – mais qui remporte le défi qu’il se fixe : divertir. Mission accomplie.

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Par Amandine Glévarec

, Les Bouches, 2015, 289 p.
ISBN 9782970098447978-2-970098-44-7

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