« Le Livre des Baltimore » de Joël Dicker

Joël Dicker, Le Livre des Baltimore

J’avoue que jusqu’à ce jour j’étais restée pure, bien loin des éclaboussures de la tempête médiatique provoquée par Joël Dicker, gardant ma neutralité toute helvétique – celui qui ne sait pas ne dit pas – devant ce phénomène mondial. Et puis cette prière en première page de son dernier roman : « Si vous trouvez ce livre, s’il vous plaît, lisez-le ». J’ai un cœur d’or et ne résiste jamais très longtemps aux suppliques des beaux garçons. Dont acte.

Je suis l’écrivain.
C’est ainsi que tout le monde m’appelle. Mes amis, mes parents, ma famille, et même ceux que je ne connais pas mais qui eux, me reconnaissent dans un lieu public et me disent : « Vous ne seriez pas cet écrivain… ? » Je suis l’écrivain, c’est mon identité.
Les gens pensent qu’en tant qu’écrivain, votre vie est plutôt paisible. Récemment encore, un de mes amis, se plaignant de la durée de ses trajets quotidiens entre sa maison et son bureau, finit par me dire : « Au fond, toi, tu te lèves le matin, tu t’assieds à ton bureau et tu écris. C’est tout. » Je n’avais rien répondu, certainement trop abattu de réaliser combien, dans l’imaginaire collectif, mon travail consistait à ne rien faire. Les gens pensent que vous n’en fichez pas une, or c’est justement quand vous ne faites rien que vous travaillez le plus dur.

Me voilà donc attachée aux pas d’un écrivain de papier, qui nous raconte en détail sa jeunesse auprès de son oncle riche, intelligent et adoré (dans l’ordre qui vous plaira), de son cousin non moins aimé et du fils adoptif de cette seconde famille. Car lui n’est l’enfant que d’une vendeuse, épouse du frère dudit oncle (vous suivez ?), vous comprendrez donc son admiration. À la faveur d’un chien perdu, notre héros – Marcus – devenu adulte, retombe – comme par hasard – sur une ancienne amie, la plus célèbre des chanteuses, Alexandra, son amour de jeunesse, quittée par erreur peu après que le Drame (sic) a eu lieu. Cela vous paraît confus ? Il ne faut pas. Dicker manie particulièrement bien les aléas temporels, les retours en arrière et les promesses du type « Je vous en parlerai plus tard ». Car, oui, il faut maintenir le suspens. C’est même là la seule grosse ficelle qui vous sera donnée à ronger tout au long de ce roman.

Saul Goldman était le frère de mon père. Avant le Drame, avant les évènements que je m’apprête à vous raconter, il était, pour reprendre les termes de mes grands-parents, un homme très important. Avocat, il dirigeait l’un des cabinets les plus réputés de Baltimore, et son expérience l’avait amené à intervenir dans des dossiers célèbres à travers tout le Maryland. L’affaire Dominic Pernell, c’était lui. L’affaire des ventes illégales de Sunridge, c’était lui. À Baltimore, tout le monde le connaissait. Il apparaissait dans les journaux, à la télévision, et je me souviens combien, jadis, je trouvai tout cela très impressionnant. Il avait épousé son amour de jeunesse, celle qui était devenue pour moi Tante Anita. Elle était, à mes yeux d’enfant, la plus belle des femmes et la plus douce des mères.

J’avoue mon étonnement, parfois, devant quelques… énormités, tentatives d’humour, audaces ? Comment dire. Ce jeune homme qui s’accorde quelques nuits de fantasme sur sa (jolie, est-il besoin de le préciser ?) tante, le long paragraphe sur les ennuis intestinaux de sa parenté, les interminables pages témoignant de l’inventivité de l’auteur quant aux sévices que les enfants peuvent s’infliger entre eux, sans parler de cette drôle de scène où quelques « salopes » bien sentis font leur apparition. Voyons Joël, dans ce grand déballage de bons sentiments, à quoi pensiez-vous ? Pour le reste, pas de surprises, les personnages sont manichéens, les conversations creuses, l’intérêt pas le mien.

Tante Anita m’expliqua un jour qu’elle avait réellement réalisé que Woody avait réellement intégré la famille la fois où, ayant emmené Hillel faire des courses au supermarché, elle le vit choisir un paquet de céréales aux marshmallows. « Je croyais que tu n’aimais pas les marshmallows », dit-elle. Et Hillel de répondre avec la tendresse d’un frère : « Moi, j’aime pas ça, mais elles sont pour Woody. Ce sont ses préférées. »

À regret, sans regrets, me voilà donc qui me lasse, déjà. À 15 ans, les fast-food littéraires servis par mon très cher Stephen King (la formule est de lui) me tenaient éveillée toute la nuit. À 35 ans, bizarrement, je rêve d’autre chose, de style, d’expériences qui me cognent au ventre. Mais oui, en une centaine de pages, j’ai compris, reconnu, le mécanisme. Le même, certainement, qui a fait que Dallas a duré 357 épisodes, malgré une intrigue fine comme une feuille de papier à cigarettes. L’envie de lire pour se vider la tête, de lire sans y penser, de consommer du tout-prêt, du pas compliqué, du mondialisé. Mais lire tout de même. Alors, bien que même pour vous, chers lecteurs, je ne prenne pas la peine de terminer, comment blâmer un jeune auteur qui fait se ruer les gens en librairie ? Sans doute ne saurai-je jamais de quel bois était fait ce Drame, mais j’imagine que cela ne m’empêchera pas de dormir. Quoique.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Le Livre des Baltimore, De Fallois, 2015, 478 p.
ISBN 9782877069472978-2-877069-47-2

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