« Le chant du canari » d’Anne-Frédérique Rochat

Anne-Frédérique Rochat, Le Chant du canari

Je me glisse dans un nouveau roman d’Anne-Frédérique Rochat tout comme je pourrais regargner, confiante, le giron maternel. Non pas que tout y soit rose bonbon, bien au contraire, mais j’y retrouve la féminité incarnée, la douceur mêlée au tragique, comme seules les femmes peuvent la vivre. Personnage féminin donc pour ce Chant du canari, qui aurait bien pu être un chant du cygne, si tant est qu’on puisse mettre ces derniers en cage. Trève de plaisanterie, le sujet ne prête pourtant pas à rire. En faisant court, Violaine et Anatole sont en couple depuis de nombreuses années (combien ? personne ne veut compter). Violaine veut un bébé, Anatole veut en rester un. Voilà pour la trame.

Dans son bocal, le poisson rouge semblait la regarder. Elle lui fit un signe de la main. Il se remit à tourner.
Cela faisait un mois déjà qu’Anatole lui avait offert cette babiole bestiole. Suite à une discussion sur le fait d’avoir des enfants, ou pas. Elle avait très envie d’un petit. Le sentir grandir à l’intérieur de son ventre, puis dans ses bras, tout contre son sein, le voir s’endormir, débordant de plaisir, repu et tranquille à la fois. Lui ne s’imaginait pas devenir papa. Il trouvait les mômes désespérément criards et incontinents. Il avait clos la discussion en quittant la table pour aller s’installer devant la télévision.

Il y a quelque chose chez cette auteure que j’ai du mal à définir. Une finesse, ça ne fait aucun doute, la culture de l’éphémère, de l’instant volé qui ne contient rien et qui pourtant en dit beaucoup, une subtilité qui nous fait reconnaître notre monde mais avec une touche en plus, un peu pastel, un peu aigre-douce. Comme cette scène de fête foraine, odeurs de pommes d’amour, frayeur dans le train fantôme, moquerie de l’adulescent de service et vengeance de Madame qui préfère se prendre un coup de vertige que de ne pas avoir le dernier mot. C’est si simple, si vrai. Et si triste.

Il évoquait l’idée d’une séparation pour la première fois. Malgré de nombreuses disputes et incompréhensions tout au long de leur vie de couple, jamais ils n’avaient prononcé ces mots-là. Alors c’est possible, finalement. Ce n’était pas si compliqué. Prendre ses cliques et ses claques, repartir à zéro. Trouver un autre appartement, déménager. Manger toute seule devant la télé. Essayer de rencontrer un nouvel amoureux, au moins un amant. Mais comment ? Elle n’était pas très douée en communication, ni en séduction. Et puis tout recommencer… Raconter sa vie, son enfance (ou plutôt ce que sa mère lui en avait dit puisqu’elle s’en souvenait si peu), ses goûts, ses dégoûts, ses désirs. Au lit, trouver un terrain d’entente, dépasser sa pudeur, avoir confiance. Tout ça lui avait pris tellement de temps. Elle ne se sentait pas le courage de tout reprendre depuis le début. Non, il fallait continuer cette histoire. Tant bien que mal. Redresser la barre. Traverser les tempêtes. Et s’en sortir indemne. Ou avec le moins de cicatrices possible.

Violaine n’est pas satisfaite mais à vrai dire elle ne sait pas définir ce qui lui manque. Un bébé, cela semble tout trouvé. Ou alors ce tableau, dont elle est tombée folle amoureuse. Pourtant la copie offerte la laisse encore sur sa faim. Les femmes savent cacher leurs failles derrière quelques touches de futilité, il ne faudrait pas demander aux hommes de pouvoir les suivre. Violaine perd pied, Violaine s’ennuie, Violaine vit dans un musée où rien ne bouge, où rien n’est dit, Violaine confond rêves et cauchemars, réalité et fantasmes, ce qu’elle lit et ce qu’elle vit, s’invente des rivales, des combats, des motivations pour continuer, continuer à avancer sans se poser de questions, mais est-ce possible ? L’entier est subtil, c’est tout l’art d’Anne-Frédérique Rochat. En tant que femme, comment ne pas me reconnaître, dans ces sombres hésitations, dans cette écriture parallèle d’une vie fantasmée. Ce qui adviendra, je vous le tais. Mais le plaisir de la lecture, je vous l’affirme. Le Chant du canari, une lecture féminine à souhait, doucereusement trompeuse, fatalement actuelle, cruellement sucrée.

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