« Le Baron » de Daniel Abimi

Daniel Abimi, Le Baron

Ce livre, je l’attendais. Depuis la première fois où Daniel Abimi m’en a parlé, je l’attendais. Depuis que je lis des auteurs suisses, je l’attendais. Et ce livre je l’ai aimé, je l’ai chéri, du début à la fin. Pourquoi ? Pour trois raisons. Tout d’abord pour sa magnifique préface, de l’auteur lui-même. Empreinte de tendresse et de pudeur, l’homme qui se retourne et qui parle à son père, disparu. L’homme qui regrette de ne pas avoir demandé plus, voulu comprendre, et qui maintenant fait face au silence. Ensuite parce que mon père, bien vivant pour le coup, le bougre, fait partie de la génération du Baron, des forts en gueule, jamais les derniers à lever le coude, jamais les derniers à se la raconter, et alors, qu’importe. Et si, par pudeur, moi non plus je ne pose pas de questions, moi non plus je ne dis pas que je l’aime, sans doute que quelque part, je vous le confie, je sais d’avance que viendra le jour où je le regretterai. Alors, côtoyer cette génération rugueuse, la gouaille, le grand jeu, de près ou de loin, me fait chaud au cœur, tout simplement. Enfin, parce que le Baron représente ce que j’ai toujours attendu d’un livre suisse. Qu’il m’ouvre les portes que je croyais closes, qu’il me raconte ce qui se passait bien avant mon arrivée, qu’il me rassure sur le fait que, bien que cousins, bien que voisins, bien que différents, Français et Suisses avons connu – et connaîtrons encore – la même chose. Les années folles, la liberté, la joie de vivre, l’exubérance. Bien loin du calme apparent, de la politesse exacerbée, quel plaisir que de découvrir des avocats en bas résille, des nuits d’ivresse, la vie, enfin.

Au village, nous vivions des soirées extraordinaires. On avait au moins deux cents pommiers dans le bled et quand ils étaient en fleur, nous mangions dehors. Mes parents invitaient des gens pour manger sous les arbres. Aujourd’hui, on les a tous liquidés pour faire des champs. Il n’y a plus que des champs, des champs, des champs. Jaunes. Verts. Roux. On regarde, on est presque obligés de les regarder, parce que les couleurs sont vives. Avant, elles étaient pastel. On regardait simplement parce que c’était beau et naturel.
Chaque année, le village faisait la fête des récoltes. On devait remercier Dieu pour la moisson. Ensuite, il y avait la fête de la vigne. On remerciait Dieu pour le raisin.
Et puis, il y avait celle des pompiers. À cette occasion, on devait remercier personne. On allait au café. On était jeunes. Entre seize et dix-huit. On frémissait de l’entrecuisse. Sans même savoir à quoi ça servait. On pissait avec ça, on ne faisait rien d’autre. Alors, on allait au bistrot, chez la mère Saugy qui nous servait des litres de lie. On sortait pétés. Mais comme disait mon père : « On est un homme la première fois qu’on dégueule. » Il ne disait pas la première fois qu’on tire un coup…

Ne me parlez pas d’un vieil homme qui radote, qui remâche un refrain passéiste. Ce serait bien mal écouter Laurent. Voilà un récit de vie, habillement rapporté par Daniel Abimi qui met son style affûté par sa double casquette de journaliste et de romancier, au service de la transmission. Un récit de vie d’une incroyable lucidité, qui se dévore comme un roman, qui n’omet rien, ni les erreurs ni les grands malheurs. Dans un monde qui donne la part belle aux jeunes écervelés, c’est de nos anciens que nous apprendrons quelque chose. De ces années de folie douce, où enfin certains osaient sortir du bois, années vite terrassées par le SIDA, il nous reste un goût de liberté. Un goût que personne ne pourra nous faire oublier. Qui a connu et aimé comme moi les petits matins pleins de lumière, les sorties de boîtes bien éméchées, le mélange des faunes, qui a touché alors au sentiment d’éternité, ne pourra qu’écouter religieusement ce que le Baron a à nous raconter. Que cela se passe à Lausanne ou à Paris, qu’il y ait bien sûr quelques traces de bêtise crasse, comme partout, les oiseaux de nuit ont marqué mon histoire. C’est avec plaisir et tendresse que j’apprends qu’ils sont aussi passés dans le ciel helvétique.

La folie, célébrée avec intelligence, passe toujours. Avec bêtise, elle est vite navrante. Tout comme l’excentricité.
D’abord tu observes. Comme à la chasse. Te fondre dans ton entourage, saisir la forêt, ses bruits, son gibier. Et au moment où tu vas débusquer l’animal, tu ne vas pas te dire, je vais le tuer, tu vas te dire, tout simplement, je suis satisfait de l’avoir trouvé.
L’excentricité, c’est un peu tout ça… Aller vers l’autre, entendre les bruits, observer ce qui se passe, et, tout d’un coup, profiter d’une faille pour basculer dans la folie, pour tomber les masques.
Et toi tu appuies sur la gâchette, tu tires…
Il faut aussi savoir que quand tu vas trop loin tu finis par te tirer dessus. Tout a une limite. Mais on ne pourra pas te juger puisque c’est toi qui es venu, c’est toi qui as poussé la porte, tranquillement. Toujours attendre le bon moment et te fondre dans l’ambiance. Et tu presses sur la gâchette. C’est tout simple. Et une fois que tu as tiré, il y a des échos, ça s’entend…

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