« Les Laids » de Serge Cantero

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Être happée par un bouquin est une expérience rare et quasi mystique. Il vous tombe dans les bras et en deux secondes, à la vue de la couverture, à la découverte de la quatrième, vous savez qu’il ne vous tombera pas des mains. J’ai savouré chaque mot, chaque chapitre du magnifique livre de Serge Cantero. D’abord, parce que j’ai goûté à cette atmosphère étrange – presque surnaturelle – mais aussi parce que j’ai admiré la prouesse de l’auteur qui sait mélanger les styles et les types de documents, sans l’ombre apparent d’un effort, sans le risque d’une redite. Je me suis retrouvée adolescente, frissonnante, dévorant et dévorant encore L’Affaire Charles Dexter Ward de Lovecraft. Plongée dans une sorte de réalité parallèle, histoire rapportée, descriptions et vieux papiers s’entrecroisant, pour aboutir à un monde en soi, créé de toutes pièces. Nul besoin d’en écrire des tonnes, un roman abouti doit justement donner un léger sentiment de frustration, celui qui nous pousse à espérer que l’auteur écrive un jour la suite.

J’avais totalement oublié cette rencontre, jusqu’il y a trois mois, quand un étrange colis m’est parvenu, accompagné d’une lettre d’un policier de Landshut, chef-lieu du district de Basse-Bavière. Lors d’une enquête, suite à la découverte par deux vététistes anglais d’un corps desséché dans une cabane d’ermite de la forêt de Bavière, les hommes du commissaire Eckhart Steiner avaient déterré un paquet portant mon adresse. Steiner me priait de bien vouloir prendre connaissance de son contenu, puis de le contacter dès que possible afin de l’éclairer, si j’étais en mesure de le faire, sur l’identité du mort. Les médecins légistes se perdaient en conjecture sur son âge. Certaines parties du corps semblaient centenaires et d’autres âgées de moins de seize ans.

Nourrie aux livres d’horreur et de science fiction, aux romans noirs un peu glauques, aux énigmes insolubles qui donnent envie de commencer par la fin, Les Laids m’a totalement comblée. Dans une brève introduction, Gaston Récréé nous explique avoir recroisé un vieil ami allemand, Karl von List. L’œil allumé, son compagnon lui raconte alors les étranges expériences faites sur des cobayes humains, dans une ancienne maison de maître perdue au fin fond de la forêt. Les autorités seraient informées, et consentantes. Gaston Récréé patiente, Gaston Récréé décroche. Oublie tout de cette soirée. Puis reçoit, quelques mois plus tard, un paquet qui lui est adressé. C’est le contenu de celui-ci qui nous est livré, tel quel, dans le livre de Serge Cantero. Histoire cachée qui aurait dû le rester. À vous d’y croire. Ou pas.

De l’autre côté du couloir se trouvent deux portes décorées chacune d’une paire de cadres en bois, deux losanges superposés. La première ouvre sur une chambre à coucher spacieuse et richement meublée, avec, dans un angle, une salle de bain, réduite mais confortable, qui offre une complète indépendance. Une petite bibliothèque contient principalement des ouvrages de médecine générale, également d’autres de chimie ou de pharmacologie, ainsi que des récits de voyages ou des biographies. Le lit est large, orné d’une tête de lion sculptée sur chacun de ses pieds. Une commode basse aux tiroirs munis de poignées coquille en laiton, une armoire de hêtre dont les battants sont fixés à des demi-colonnes grecques d’une essence plus sombre, une écritoire près de la fenêtre et son siège assorti constituent le reste du mobilier.

Chaque chapitre commence par une description de la maison. Pièce après pièce, minutieusement. Labyrinthe onirique. Frissons et appréhensions à tous les étages. À cela s’ajoute la retranscription de conversations, entre des patients et leurs psychiatres. Et puis encore des journaux intimes découverts dans des tiroirs, des confessions, des rapports médicaux. L’ambiance est pesante, mais envoûtante. Ce qui se passe, ce qui s’est passé ici, n’est pas explicitement expliqué. Ce n’est pas une histoire linéaire, mais bien une ambiance, qui vous prend aux tripes. Folie apparente, sexualité débridée, sombres desseins. Drôle d’hôpital.

— […] de la nuit précédente. Avant la poursuite de cet animal, s’est-il produit autre chose ?
— Je crois pas qu’il existe un « avant la poursuite ». Tout commence et se déroule à chaque fois de la même manière. Je suis en train de courir, entièrement nu, derrière cet animal, un grand cerf à tête d’oiseau avec des yeux très noirs et des bois magnifiques qui se découpent sur le ciel étoilé. Il court un moment, puis s’arrête pour me regarder. Alors, j’avance moins vite et quand je suis presque à distance pour le toucher, hop ! il repart de plus belle, cabriolant à gauche, à droite, entre les troncs d’arbre, en poussant de petits cris aigus, comme un rire animal. Voilà, c’est tout, ça s’est répété plusieurs fois de façon identique.

Les textes sont comme ponctués par les dessins de ces « laids ». Car Serge Cantero, en plus d’être un écrivain hors pair, est aussi peintre. À chaque fois, c’est comme une surprise, un choc, un flash. Voir ceux qui habituellement vivent cachés car ils répugnent et nous heurtent dans notre définition la plus basique de ce qui fait un être humain. Les voir est comme une piqûre de rappel, une confirmation que oui, nous ne sommes pas dans un univers que nous connaissons. Ce livre a pour moi été la confirmation qu’il y a en Suisse romande de belles découvertes littéraires ; qu’un nouveau souffle est là, et qu’il n’attend qu’une chose : vous toucher, comme il me touche tous les jours.

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