« La Veuve à l’enfant » de Daniel Maggetti

Daniel Maggetti, La Veuve à l'enfant

En de longues phrases quasi hypnotiques, Daniel Maggetti nous transporte au XIXe siècle, aux confins de la Suisse italienne. Voyage donc, à tous les niveaux, la langue, l’époque, le pays. Voyage encore, la vie d’Anna Maria, celle de sa famille, celle de son village. Voyage enfin, celui du prêtre aux sombres pensées, exilé dans un territoire qui n’est pas le sien, et qui se rattache aux mots de sa servante pour ne pas sombrer dans la mélancolie. Dans un roman historique, au beau sens du terme, l’auteur nous raconte l’histoire de ceux qui nous ont précédés, quand les femmes étaient attachées à la terre, parce que mères, quand les hommes rêvaient d’un ailleurs plus fertile et plus riche, quitte à prendre des chemins de traverse, vers une vallée voisine ou vers un pays lointain, quitte à flirter avec l’illégalité.

Les mulets, Anna Maria ne les avait vus que bien après avoir entendu le bruit de leurs sabots sur le chemin, ce matin d’octobre où, très tôt, elle ramassait quelques châtaignes à la Rivöra avant que le village se réveille ; du vol, encore du vol, ronchonnait la Vittoria quand elle la voyait revenir, car à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, elle la voyait revenir, depuis plus de trente ans elle la surveillait, comme l’œil de Dieu, Anna Maria, bougonnait l’ennemie, et cesse de dire que tu n’y étais pour rien dans cette histoire, les gens prétendent que tu as déjà payé, mais ce n’est pas assez, tu paieras encore.

Alors, peut-être, notre bon curé Don Tommaso répond-il un brin trop aux idées reçues que nous avons sur sa profession. Mais quelle importance car il n’est qu’un vecteur, personnage de l’ombre qui n’est là que pour donner la parole à la discrète Anne Maria dont tous les chagrins ont si souvent noué la langue. Notre bon curé, donc, écoute sa servante. Lui fait avouer les péchés qu’elle porte, qu’elle subit même dans ce petit village plus étroit que les plus petites familles, et dont pourtant elle n’est en rien coupable. Est-ce sa faute si les brouillaminis des autres pèsent sur ses épaules, est-ce de sa responsabilité si – en épousant un homme beau – elle n’a pas su voir qu’il n’en serait pas forcément bon, est-ce par elle que se sont dessinés les sombres destins des époux qui jamais ne pensent aux conséquences ? Voulant sauver l’enfant d’un abandon certain, lui offrant l’amour et la chaleur d’un foyer, voilà encore qu’on la juge et qu’on la moque. Femme altière, elle subit sans vaciller. Sûre de ce qu’elle veut, à son tour, transmettre. Un nouvel horizon, c’est certain.

Il teologo Barbisio considéra depuis lors d’un œil différent la servante que, jour après jour, il voyait s’affairer dans sa maison. Elle n’était pas bavarde, mais elle avait répondu sans qu’il ait besoin d’insister lorsqu’il l’avait interrogée sur les circonstances de la naissance du garçon ; le regard droit, elle lui avait dit qu’elle était certaine que le Ciel lui avait envoyé Pierino pour la consoler de ce qu’elle avait enduré, puis s’était tue, refusant d’expliquer pourquoi la Vittoria lui en voulait au point d’être allée importuner le curé dans la sacristie, un dimanche après les vêpres, pour le mettre en garde contre la vipère qu’il avait imprudemment introduite chez lui. Don Tommaso avait appris que la pazienza é la virtù dei forte, il attendrait que les récits se fassent naturellement, une fois Anna Maria mise en confiance.

Il faut savoir se laisser emporter par ce passionnant dialogue, entre un homme curieux, fiévreux, de comprendre ce qui n’est pas dit, et cette femme mûre qui remonte pour lui le fil de ses souvenirs, se refusant parfois puis cédant enfin. Il faut savoir se laisser surprendre, par ce langage fin et intelligent, par ces longues phrases ponctuées de mots de dialectes qui nous sont étrangers. Il faut savoir s’intéresser à cette histoire inconnue, cette époque où les Suisses partaient plus loin que leurs montagnes, où ces fiers égoïstes laissaient aux femmes le devoir de s’occuper des enfants mourant trop jeunes par manque de pain. Daniel Maggetti nous offre là un court roman, élégant et parfois sinueux, mais toujours passionnant. Anna Maria a existé, veuve elle a été, mère d’un enfant qu’elle n’a pas porté aussi, et son souvenir – par la grâce de l’écriture, du roman, de la fiction – pénètre aujourd’hui dans le cœur de ceux qui ne l’ont pas connue.

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