« Là-haut » d’Edouard Rod

alpes

Quand on te dit « classique suisse romand », tu réponds d’un air assuré Ramuz. Lui dont on publie les œuvres en Pléiade, dont les œuvres complètes ont été publiées rapidement, lui dont on lit les romans en classe. Et on aime sa langue. Et on oublie celui qui favorisa son écriture, qui l’emmena chez Grasset avec Aline. Pourtant plus connu au début du siècle, Edouard Rod a presque disparu. On ne l’enseigne plus, sa langue, ma foi, est plus classique que celle de son « disciple ». Les Français ont Céline, on a Ramuz, et le style des autres, c’est XIXe et compagnie. Que nenni !

— Vallanches ?…
— … Un village encore inconnu, un des derniers : un lieu de concorde et de paix, habité par de braves gens familiers, un centre d’excursions que les alpinistes apprécient à son prix, une de ces retraites comme on en rêve pour aimer et pour mourir. C’est en Valais, dans une des vallées latérales qui descendent des hautes Alpes au Rhône. Allez-y : je vous rejoindrai dans un mois, car j’adore ce coin perdu du monde ; j’y vais chaque année ; ma saison ne serait pas complète si je n’y passais au moins quelques jours.

Heureusement pour nous, l’Âge d’Homme a un de ses titres au catalogue. Pour le reste, il faut aller chez un bouquiniste et prier. Ainsi, on trouvera avec joie Là-haut dans leur collection de poche. Un « grand transparent » que Rod, dont l’œuvre aujourd’hui méconnue jadis fut encensée, reconnue et savourée. Alors, un petit tour du côté du temps perdu, afin d’explorer ce roman qui dit le Valais, le galop des hommes, l’altitude ramenée en vallée ou la vallée exportée en altitude, l’or des promoteurs et les larmes des autochtones.

Avec les Vallée, deux ou trois familles complétaient le groupe des « gens du pays », après lequel venaient des étrangers : le haut de la première table appartenait à la famille du révérend Watson, qui présidait, sa tête raide, glabre, grise engoncée dans sa cravate blanche, ayant à ses côtés sa toute petite femme, pointue et revêche, et cinq grandes filles, dont les profils chevalins se ressemblaient tous, avec leurs yeux du même bleu et leurs longues dents voraces. Une Écossaise, Mme Lac-Lean, très belle encore sous ses cheveux gris, avait avec elle ses deux fils, deux jeunes gens de quatorze et seize ans, très blonds, très pâles, faibles de la poitrine, sujets à de fréquents accès de toux.

Peinture d’une grande finesse, avec un justesse de ton, une précision qui sont l’apanage des grands, Rod brosse sa toile alpine. C’est l’heure, le siècle, où la montagne devient un bien, où les touristes veulent de l’exotisme, se prélasser au bon air pur, mais sans les tracas de ceux qui y vivent, pensez ! Il faut de l’eau chaude et du luxe et de la bouffe et des bicoques grandiloquentes et tout ce qu’on a ailleurs, oui, mais là-haut, c’est mieux. C’est ce mouvement que dépeint Rod – et il fait bon le relire, aujourd’hui, aujourd’hui surtout, où l’on proteste contre des résidences secondaires, où la montagne a été tranchée, rabotée, escamotée pour mieux charrier des cars, des bagnoles, parce que bon, faut pas pousser, on veut bien y aller, plus proche des cieux, mais sans effort.

Il emmena le peintre vers le cimetière, dont il entrouvrit le portail. Croissy eut un geste de recul : le champ du repos si paisible, où les familles dorment en groupes fidèles, venait d’être bouleversé comme un terrain qu’on défriche. Des débris de croix jonchaient le sol. La terre sainte était remuée et retournée comme pour des semailles. Arrachés, les arbres mortuaires trouvés trop vieux, des cyprès, des ifs, des églantiers qui prê- taient depuis si longtemps l’ombre de leur feuillage ou la grâce de leurs fleurs à des morts inconnus ; arrachées, les touffes de fleurs sauvages, les mauves, les trolles, les camomilles, les coquelicots qui se balançaient entre les tombes et tapissaient le sol ; dans un coin, contre le mur de l’église, il y avait un tas d’ossements jetés pêle-mêle, tibias sur fémurs et clavicules ; les os des ancêtres oubliés, morts depuis trop d’années, dont les noms s’étaient effacés sur les croix, que leurs petits-neveux ne visitent plus le dimanche, les restes anonymes des pauvres morts aux âmes négligées, privés de prières, qu’on chassait maintenant de leur dernier asile.

On assistera donc dans ce roman à l’émergence de ces nouvelles villes d’altitude, à l’opposition entre les anciens dont c’est le village et ceux d’en bas, dont c’est l’acquisition. À une tranche de notre histoire bien helvétique… Vraiment ? Car elle est le reflet de toute prospection, de la course effrénée à la rentabilité, du désir de l’homme de faire sien ce qui l’entoure – et que ce soit au détriment de ses semblables ou du reste, on s’en fout – ça rapporte.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Là-haut, L’Âge d’Homme, 1997, 232 p.
ISBN 9782825109663978-2-825109-66-3

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