« La Fraise noire » de S. Corinna Bille

S. Corinna Bille

Cela fait longtemps – depuis la création de ce blog, en fait –, que nous voulions vous parler de Corinna Bille. Auteure d’une œuvre immense, elle est souvent citée pour ses nouvelles ou certains romans emblématiques. Épouse de Chappaz, longtemps elle a partagé ce Valais dans ses récits. Néanmoins, contrairement à son mari, les textes de Corinna Bille n’ont pas ces élans très locaux. Si le Rhône ou quelque alpage y sont parfois présents, ce n’est pas là le sujet. Car Corinna Bille présente des vies, articule des sentiments de papier, esquisse des désespoirs et des bonheurs. Les uns comme les autres s’entremêlent dans la symphonie de ses pages et offrent au lecteur tous les tons des émotions humaines.

« Il est complètement soûl », se dit encore Germain en le voyant se démener sur son siège et fouetter le cheval. Mais cette fureur n’eut pas l’air d’émouvoir la pauvre rosse qui poursuivit sa marche tranquille. Le cocher se retourna vers l’étudiant :
— Vous ne vous repentirez pas d’être venu. Madame Victoire tient à ce qu’on vous soigne. Elle n’en a jamais tant fait pour ses propres clients !
Découpé sur le ciel gris, il parlait maintenant avec dignité. Le vent l’évitait, n’osait pas le palper ; il s’engouf­frait dans la capote de la voiture et la gonflait. Elle prit un chemin de traverse qui menait vers le Rhône. Entouré de prairies où croissaient des saules, un hameau s’étageait entre deux collines.

Un si court billet ne me permettra pas de dire mon admiration pour Corinna Bille, ni ne m’offrira l’occasion d’un hommage suffisamment appuyé. Car la voix de Corinna Bille – ah ! et entendre Chappaz parler de « Corinna » qui se lève chaque matin et, dans le tumulte de la maisonnée qui s’éveille, écrit et écrit sur ses feuillets, raconte avant de faire prendre le petit-déjeuner… Car le son de ces textes, l’atmosphère, le brouillard qui parfois enveloppe, ces mots qui se défont comme des lanières de brume, ce mystère qui souvent dans une pénombre, ma foi, retiennent – que l’on se rappelle, dans un autre recueil, le voyage énigmatique de Rose de nuit. Je dois donc dire : bref. Et c’est terrible que de dire ce mot, mais il le faut. Car le titre de ce billet, c’est « La Fraise noire ». Et je devrais vous parler de La Fraise noire. Alors, je ne le ferai pas, ou guère, ou mal. Que je me contente, bien plus mal que Corinna Bille mais à ma manière, d’évoquer ses nouvelles. Et que vous lisiez ce recueil (choisi vu qu’il rejoint l’actualité théâtrale) ou un autre, ma foi, vous y trouverez le même ton, la même atmosphère, la même douceur violente ou lune éclatante. Car pour dire ces textes, l’oxymore est un recours nécessaire.

Un jeune homme marchait sur la route, flanquée par­fois d’un peuplier, dernier survivant d’une allée magnifique aujourd’hui abattue (non par le vent mais par les hommes), qui avait donné un siècle aux voyageurs son ombre et sa musi­que d’orgue. Germain était descendu du train à l’avant-der­nière station, préférant arriver à pied dans la ville de son enfance. « Je serai bien assez tôt chez moi. En attendant, j’aurai pris un grand bol d’air, de cet air de mon pays qui ne ressemble à nul autre et qui me manque dans mes années d’études… » Lorsqu’il vit venir à lui un fiacre. Sur une route où ne roulaient plus que des autos, des bus et des camions, il était surprenant de voir paraître une voiture de ce genre.

Tout l’art de Corinna Bille se loge dans l’interstice, et il faut la lire pour l’y deviner. Les évocations, toujours justes, sont aériennes. Son ton se fait parfois maternel, parfois sévère, parfois mystérieux, et le lecteur de flotter sur les mots, de se laisser porter par un souffle. Son style est à nul autre pareil. Sans vernis, sans atours, tout de simplicité et d’une précision trompeuse : on pourrait trop souvent penser la nouvelle légère, s’attendre à courir le long d’un torrent de montagne, mais ce serait oublier le fracas qui l’emplit, les roches qui s’y brisent et sa source, claire et froide. Voilà que déjà il me faut finir. Je n’ai pas évoqué le recueil, car ce serait réducteur. Et chacune des nouvelles est portée par son propre courant. Savez-vous ce qu’il vous reste à faire ?

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