« La Claire fontaine » de David Bosc

David Bosc, La Claire fontaine

David Bosc raconte Courbet… Raconte… Et imagine… Parce que ce n’est pas une biographie, pas un « roman historique ». L’auteur préfère puiser des éléments dans l’épisode helvétique (1873 – 1877) du peintre pour le dire. Il ne désire pas le cerner, ni le définir, ni l’arrêter. Ce roman est une peinture hors du cadre : il en adopte les codes dans tous les registres. S’il y a une chose à retenir du texte, c’est bien ce tour de force narratif. Mais avant de développer, un petit aperçu de ce qui nous est conté là. Gustave Courbet, donc, a résidé et est mort en Suisse. Fuyant la France, harcelé par des dettes insurmontables, jugé pour son engagement dans la Commune, il s’exile. C’est à la Tour-de-Peilz qu’il finira ses jours – offrant d’ailleurs, au détour, des toiles incroyables du Château de Chillon. Voilà pour l’anecdote. David Bosc, visiblement, a une connaissance parfaite, méticuleuse, précise, des œuvres du peintre. Il sait le situer dans son siècle, entre les Baudelaire (dont il fit le portrait), les Rimbaud et les autres.

L’arc du Léman se prend d’instinct à vive allure. À peine a-t-on songé à ralentir que c’est déjà Nyon, Rolle, et voici de Lausanne le surplis de collines : elle semble craindre, celle-là, de se mouiller les jupes. Il sera temps de parler du paysage. Pata pousse Courbet du coude : le point de vue s’améliore à chaque pas, la veine est aurifère jusqu’aux Dents du Midi.

Cependant, y a-t-il histoire, récit véritable ? Pas à proprement parler. Roman ? Là oui, on a la carrure du peintre qui enfle sous la maladie, et ses tableaux toujours et encore, et ses soucis financiers. Mais j’évoquais l’art de la peinture que Bosc a ici emprunté. Tout se fait d’abord à petites touches : alternance d’indicatifs présents et de passés simples, d’abord, comme une prise de recul devant la toile ; couleurs du texte, sons, textures, couleurs restituées par la plume, dans une transcendance du simple tableau, mais avec toujours ce rappel à l’œuvre, aux teintes tant employées par Courbet ; enfin, couteau, pinceau, traits fins et fond large, gras sur maigre… Tous les codes de la peinture sont ici reproduits. Et si David Bosc me confiait que c’est un mouvement involontaire, je n’en croirais rien.

Le paysage tout autour du ventre. Dès la fin du fort hiver, Courbet avait barboté chaque jour au bord du lac, dans l’eau froide, mais à présent que le printemps allait finir, mûr, assouvi et dénoué, c’était tout autre chose. Des barques à voile romaine appareillaient dans le matin pour une moisson de perches, de feras et d’ombles chevaliers. Ceux des lourdes barges à deux mâts, dont les voiles s’ouvrent en ciseaux à tondre, seraient en France en moins d’une heure. Ils y prendraient chargement de deux mille fois leur poids de pierre de taille.

Ensuite, on a les animaux. Ils courent le récit, ils s’immiscent entres mots et lignes, en insectes ou en chamois, on a leur poil, leur crin que dis-je, leurs ailettes. On a les arbres, la nature conchiée par Baudelaire, les puits, les vagues, le sombre Léman. Ce texte, c’est plonger dans les toiles, n’en pas ressortir. Et, luxe suprême, David Bosc expédie L’Origine du monde en moins d’un paragraphe. C’est dire. Ainsi, que vous aimiez ou non Courbet, La Claire fontaine – parce que Courbet aimait chanter et que l’eau est sous nos yeux et les siens – c’est à découvrir et à contempler. N’y cherchez pas le récit. Ici, seuls comptent les tons et les contrastes.

Bleu, noir, prasin. Le tableau que Courbet laissa inachevé, ouvert, et que peut-être la beauté même et le sens révélé de cet inachèvement persuadèrent de laisser ainsi, est un Grand panorama des Alpes, une toile préparée dans un fond bleu-noir semblable à l’acier. Il y a d’abord un ciel en déplacement, un ciel viré, nébuleux, cosmique, qui n’est pas un élément de la scène ou du décor, mais l’élément dans quoi navigue tout le reste, selon sa logique éternelle ou les hasards d’une déroute. Séparé des Alpes par un lac qui n’a pas été peint, par un abîme bleu-noir, une masse de nuit dans la lumière – le premier plan accueille la joie du monde, son enfance, la fraîcheur d’un matin de mai.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, La Claire fontaine, Verdier, 2013, 116 p.
ISBN 9782864327264978-2-864327-26-4

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