« L’Émacié » d’Alexandre Caldara

Alexandra Caldara, L'Émacié

Ce texte interroge. Sur la forme d’abord : prose, poésie, poésie en prose, prose poétique ? Et y a-t-il véritablement récit ou Alexandre Caldara ne nous offre-t-il qu’une « simple » succession d’évocations ? C’est peut-être plus compliqué que cela. Ainsi l’auteur nous brosse-t-il d’abord deux portraits, celui d’un « émacié » et celui d’une « disparue ». Et tout se tissera entre eux, et nous nous immiscerons dans le nœud (ou plutôt, dans le creux) formé par ces deux personnages, au détour des allusions, des vers et des références qui ornent le récit. Car toujours l’émaciement est celui des mots, derrière lesquels s’ombrent les motifs du récit, se devine plus que ne s’impose une « histoire » – les guillemets sont de mise, car on devine bien l’auteur peu soucieux de raconter. C’est la suggestion qui compte. En ce sens, donc, objet poétique affirmé.

Quand l’émacié part en promenade, il se glisse en disparition, il s’arrache à la pesanteur, il guette les beautés inattendues : le sang des baies des bois, la poussière farineuse des galets aux veines courbes, la fertilité des champignons qu’il nomme parapluies nostalgies.

C’est là la grande force de ce texte : donner à goûter les mots, à suçoter les images. Alexandre Caldara fournit souvent des métaphores riches, use de tournures emportées et légères. Il est d’autant plus difficile, en cours de lecture, de décider à quel rythme déguster ce qu’il nous offre. Et c’est peut-être également là ce qui déroute : toujours on oscille. Doit-on nouer un récit, chercher derrière les allusions la trace d’une histoire, doit-on se contenter de se laisser bercer par les tournures qui souvent nous emportent ? Si l’on sent l’envie de suggérer plus que de raconter, de caresser plutôt que d’affirmer, on pourrait être ennuyé par ce jeu. Comme si l’auteur, engagé dans son processus, évite à tout prix quelque forme d’affirmation. Ou, s’il cède, bien vite il se rattrape et nous emmène à nouveau dans l’allusion.

L’émacié voit dans cette ruée désespérée vers l’information tuméfiée, une sourde révolution et bien plus tard dans la journée, lorsqu’il veut se délester d’une serviette en papier, il prend le couvercle en bois d’une poubelle sur les doigts comme une sanction d’instituteur puéril, la blessure lui grave l’ongle.

Comme découlant de cette supposée volonté de demeurer dans l’indicible, l’auteur parfois s’emporte et c’est ainsi que nous nous trouvons au cœur d’un recueil poétique, malheureusement dilué, où la répétition d’un même motif peut lasser. Ou alors l’usage de certaines figures de style peu heureuses vient briser une riche évocation (« se cognait à tous les angles de toutes les commodes, ce qui forgeait un caractère peu commode »). C’est surtout cela qui, dans L’Émacié, surprend : car la plume est belle, les formules riches et magnifiquement tournées (chapeau bas pour la description de la disparue). Mais peut-être l’ouvrage aurait-il gagné à être plus ramassé, à aller plus à l’essentiel, tout en conservant sa densité évocatrice. Car les morceaux sublimes existent (l’évocation de Borges qui se faufile au détour d’une page est d’une maîtrise incroyable). Dommage que notre lecture s’encalme parfois malgré ces tempêtes…

Il imagine, toutes ces voix qui se frayaient un canal vers Borges, colosse fatigué, aux rétines vaincues par l’acte de découvrir les mots, de les découper, les trancher dans le vif-argent de leur texture.

Pour finir, relevons que ce type de publications aujourd’hui illumine heureusement la production littéraire : l’auteur ose, de même l’éditeur. Éclatement de la forme, richesse du style. L’adage de l’Ecclésiaste est démenti.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, L'Émacié, Samizdat, 2015, 128 p.
ISBN 9782940188987978-2-940188-98-7

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