« Jours adverses » de Julien Sansonnens

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Étape 1 : Le Constat. Sam, 35 ans, en a marre. De sa petite vie, de son petit travail, de ses petites amours, de sa petite ville. Marre de cet ennui qui lui colle aux basques et le maintient dans sa petite situation de petit rien. Rappelant un mal de vivre bien connu de bien des écrivains, cette insatisfaction chronique devient le terreau fertile de choix plus ou moins assumés, de décisions prises à la va-vite, d’une envie de changement radical. Réfléchit-on encore dans ces cas-là ? Est-ton acteur de sa vie ? Victime, ou coupable, de se retrouver dans cette situation ? Le spleen, la crise de la quarantaine avec un peu d’avance, le besoin de se réinventer, le constat que ça va mal, que ça fait mal, que tout ce qu’on a mis des années à mettre en place ne nous correspond plus, le dégoût que cela entraîne, de soi, de son environnement, l’envie de passer à autre chose. Vite.

Quitter Lausanne, cette ville qui avait exercé sur l’adolescent que j’avais été une telle attraction et qui me semblait désormais à la fois trop grande et trop petite – c’est-à-dire essentiellement moyenne – trop développée déjà pour qui recherche la solitude et la tranquillité, trop étriquée pour celui qui veut connaître l’excitation et la clameur des métropoles et des ports, ou seulement expérimenter le voile rassurant de l’anonymat. Cette ville, cette sorte de compromis helvétique réellement existant, insatisfaisant comme toutes les demi-mesures, je devais l’abandonner.

Étape 2 : Le Grand Coup De Pied Dans La Fourmilière. Vite et sans trop prendre la peine de réfléchir. Faisons alors confiance au destin pour nous remettre sur le bon chemin. D’acteur malheureux, Sam devient spectateur passif. Notre anti-héros surveille les petites annonces et répond à la plus improbable d’entre elles. Personne ne le comprend, ni ne l’approuve, bien sûr. Et pourtant, le nouveau présent semble lui donner raison. Petit à petit, cette nouvelle vie – montagnes, isolement, travail physique – devient sa vie. L’amour, le vrai, le grand, l’exclusif, serait-il au rendez-vous ? Entre la fierté d’avoir réussi, et la fragilité d’un moi toujours bien ébranlé, ne crions pas victoire trop tôt.

Le soir ainsi que le lundi – notre jour hebdomadaire de fermeture – je ne voyais pour ainsi dire personne, de même que les jours de pluie, quand les marcheurs étaient rares à s’aventurer sur les crêtes. J’étais alors seul, mais cette solitude était d’une autre nature que celle qui m’étreignait à Lausanne. En plaine, j’étais toujours entouré – collègues, voisins, passagers du métro, passants dans la rue, sans parler des femmes que je fréquentais – et j’étais pourtant autrement plus isolé. Cette sensation si particulière d’être coupé du monde en y étant pourtant immergé, cette sorte d’enceinte qui semblait devoir me rendre invisible et inaccessible aux autres avait en grande partie disparu. Il y avait bien sûr ce silence, ces pièces vides, ces murs éboulés de pierres sèches à l’orée des bois, mais tout cela allait de soi. Il fallait que cela soit. Plutôt que de m’atteindre, ce confinement me régénérait.

Étape 3 : La Boucle Est Bouclée. Sans vous dévoiler le reste de l’intrigue, la question se pose tout simplement : peut-on réellement changer de vie ? Ou – plus exactement – quand on s’est débarrassé de tout, peut-on encore se débarrasser de soi, de ses défauts, de ses mauvaises habitudes, de ses travers ? Ce n’est pas une découverte, l’être humain a le goût de la destruction et il suffit d’un nouveau choc pour que Sam se retrouve face à lui-même, et donc face à ses égarements habituels. Un roman très juste, en tous les cas, admirablement écrit pour un premier essai, qui saura parler à tous ceux – et nous sommes nombreux – à être passés par ces questions sans fin, ces frustrations inexpliquées, ces prises de tête stériles, ces doutes. Les décisions de Sam nous paraitront plus ou moins évidentes, mais c’est son histoire que nous vivrons alors, le cœur serré de nous rendre compte de la violence de certaines vies, si peu étrangères aux nôtres.

Les premiers jours de janvier, la bise noire a repris de plus belle. Les bourrasques s’en prenaient à tout, faisaient ployer les mélèzes qu’on distinguait à peine, attaquaient les bâches qui, derrière la maison, ne protégeaient plus grand chose. Le répit des derniers temps avait fait place à une sorte de sifflement qui semblait devoir s’insinuer partout. La nuit, je sentais le souffle qui passait au travers des poutres et par les jointures des fenêtres, comme une plainte inconsolable. Et quand le jour paraissait à nouveau – disons qu’une certaine clarté filtrait à travers les nuages tombés du ciel – c’état ce même paysage dur et figé qui se laissait entrevoir. Ce n’était pas laid, il y avait assurément de la noblesse dans ces aplats neigeux, dans ces troncs nus aux doigts noueux, dans ces piquets de bois érigés au milieu du néant, vestiges de clôtures enfouies depuis des semaines sous le manteau dense. Mais pour moi, cette beauté glaciale s’affichait chaque jour comme un constat d’échec.

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