« Journal d’un artiste » de Pierre Aubert

Pierre Aubert, Journal d'un artiste

C’est l’amour du fils pour son père qui m’a fait découvrir le père. Le fils, écrivain, me parlant de son père, graveur. Le fils – Raphaël Aubert – que nous pouvons remercier pour ce Journal d’un artiste – Pierre Aubert. Mais ne cherchez pas de références au fils dans ce magnifique ouvrage, bien que ce soit de lui que vienne l’envie de dépasser l’absence et de contrer l’oubli. Raphaël a su s’éclipser. À peine une ou deux références dans les mots, une relation que nous pouvons imaginer forte. Bien que, sans doute, il ne soit pas toujours facile d’être le fils de. Pierre Aubert donc, qui de sa gouge a su créer des gravures d’une beauté incroyable. Recréer ce qu’il observait, enlever de la matière pour ajouter du blanc, les zones où l’encre ne s’ancre pas, pour laisser place à la lumineuse lumière, sans avoir à rougir de concurrencer la photographie, art qui comparé au travail des mains ne donne pas la mesure. L’œil et la main réunis, l’imagination et l’évocation fusionnées. Penser à l’envers.

Journal 31 janvier 1972
Je termine une gravure et ce soir tire des gravures des roses de Noël et de la nature morte dans le calme de l’atelier sur ma vieille table des Mollards, où j’ai gravé mes premiers bois les soirées d’hiver sous la lampe à pétrole, voilà plus de quarante ans. Et ce soir j’ai le même plaisir à respirer l’odeur de l’encre et à soulever les feuilles de papier, décalcomanie des bois travaillés par le canif et la gouge.
Transformation de la pensée, de l’idée ressentie en face d’un motif, et parfois je me demande quelle force ou quelle intuition m’ont entraîné sur cette voie, destin, inspiration ? Mystère ou miracle de l’existence, œuvre d’art, bricolage ou travail, sacerdoce ou message ? Peut-être tout cela à la fois.

Et le texte alors ? Celui qui n’ôte pas, mais cette fois ajoute. Quelle image de l’artiste nous laissent imaginer les gravures, quelle image de l’homme nous donne à penser son journal ? Pierre Aubert qui ne s’étend pas, qui toujours juste s’en tient au temps qu’il fait, aux idées qui le hantent, aux expositions qui le marquent. Sobre et resserré, concentré. De Paris à l’Italie, de Lausanne à son cher Romainmôtier, tout l’inspire, tout le marque, surtout ce que notre œil bien moins habile ne sait pas discerner. Le fin détail d’un portail aux circonvolutions sans fin d’une racine. L’œil qui précède la main, le journal et la voix qui parfois s’attardent sur l’envie, sur le but, sur la nécessité de. Répit dans l’action, dans les copeaux qui giclent, dans le souvenir qui se fait bois. Respirations d’un homme tout entier, on le devine, consacré à son art.

Journal 1er mai 1972
Gravé et peint une partie de la journée. J’essaie de me remettre dans une ambiance de forme de travail.
Pour moi, certaines périodes sont laborieuses, d’autres beaucoup moins. Parfois toutes sortes d’idées se présentent et sont valables et m’incitent au travail. Calme, détente et quiétude. L’évocation du monde des arts, les maîtres et les musées, sont pour beaucoup dans cet état d’esprit. La chimère de mon enfance a changé de forme et de signification.

Ce joli format italien, cette sobriété grise, noire et blanche, cette biographie succincte, ces extraits et photographies intimes sont un cadeau. Un cadeau à Pierre Aubert, qui n’est plus, un cadeau aux amis qui n’oublient pas, un cadeau aux lecteurs qui peut-être – comme moi – découvrent, mais n’oublieront pas. Car le lacé des courbes de Pierre Aubert n’appartenait qu’à lui et ses milles gravures parmi deux milles, trois milles, se reconnaîtraient. Graveur ou peintre de la lumière, il n’y a nul besoin d’être critique pictural pour admirer, pour comprendre et pour aimer. La fondation Pierre Aubert parfois ouvre ses portes, et avec impatience j’attends que le fils à nouveau m’y parle de son père.

Pierre Aubert, Romainmôtier, ombre et soleil © Fondation Pierre Aubert

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Pierre Aubert: journal d'un artiste, L’Aire, 2015, 105 p.
ISBN 9782940537754978-2-940537-75-4

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