« Jiminy Cricket » d’Olivier Sillig

Olivier Sillig, Jiminy Cricket

Cher Olivier, puisque tu es joueur, et que je le suis aussi, que toi et moi c’est un dialogue qui se poursuit au fil des courtes rencontres, cette chronique je ne vais l’écrire que pour toi. J’en avais entendu du bien, de ton livre, avant d’enfin prendre le temps de. J’avoue que je n’ai pas été déçue du voyage, cher briscard, cher vieux bourru, qui aurait cru que tu aurais ainsi des tonnes de tendresse en réserve ? Car la tendresse oui, c’est bien ce qui ressort de ma lecture, d’une traite, d’un seul tenant. De la tendresse pour tes personnages, pour ce Jiminy qui fait l’amour comme on communie, de la tendresse pour une époque peut-être révolue, peut-être perdue, qui sait, de la tendresse pour l’être humain qui parfois sait aller au bout de ses réserves pour mieux se laisser vivre à plusieurs. Bien sûr, ça ne finit pas bien. Mais ce n’est pas grave. Ce qui reste c’est l’amour, et dans ce domaine, cher Olivier, je crois bien que tu as trouvé ta voix.

Déjà à ce premier repas, j’ai eu l’intuition, qui se précisera par la suite et où j’aurai ma part, qu’il se jouait autour de Jiminy un curieux jeu de chaises musicales – bien sûr, 68 avait supprimé toute idée de places attribuées, genre bancs d’églises et rôles de tables. Chacun essayait d’abord d’obtenir les meilleures places, celles à la gauche ou à la droite de Dieu. C’était son contact physique ou son aura quasi palpable qu’on recherchait. Ensuite, à défaut, on visait la place d’en face. Le contact visuel, le charme opérait aussi par ce canal. Mais Jiminy chamboulait les règles du jeu en toute insouciance, avec une innocente allégresse. En général, ici, il ne s’installait que quand tous les autres s’étaient résignés à s’asseoir. Ou alors, il s’insérait, lui et sa chaise, directement entre deux inattendus élus. Une ou deux fois, des jours très chauds, il allait jusqu’à partager un placet et une assiette. Il lui arrivait aussi de changer de place en cours de repas, avec une telle légèreté que personne n’y prenait ombrage. Tout ça, toujours, dans un contact physique ou visuel presque matériel, parce que Jiminy parlait très peu et participait à peine aux conversations. Comme si, bien que très présent, il était toujours ailleurs, un ailleurs que tous croyaient connaître, où l’on trouvait bien qu’il soit, et où on voulait qu’il demeure. La communauté n’avait pas de chat, elle avait un Jiminy, qui se laissait caresser sous le cou aussi facilement que le plus câlin des matous.

La nostalgie des années d’amour libre ? Peut-être. La délicate allusion au petit pull rouge, comme une dénonciation de la peine de mort ? Sans doute. L’argent qui bouffe, qui détruit tout, même les utopies ? Évidemment. La perte de l’innocence, le temps qui passe, qui épaissit, qui assassine les très jeunes hommes, les presque enfants ? Alors oui. Mais moi, ce que je garde, cher Olivier, c’est ton empathie, ta tendresse pour ces personnages que tu incarnes pour nous, à qui tu donnes vie, du gentil John, anglais pure souche, à Andrea, fils de SS, bien mal en peine pour assumer sa paternité, de l’énigmatique Louise, à son franchouillard de mari. Cette petite communauté à laquelle j’ai cru appartenir pendant à peine 200 pages. Cette union sacrée, cette mystérieuse communion, et ce Jérémie, devenu Jiminy, comme un lien, comme un feu sacré. Pour cela, toi l’auteur, je te remercie, moi la lectrice.

Si un vent de panique soufflait sur les Bains, on ne l’entendait pas. Peut-être était-il étouffé par le crachin qui tombait depuis l’aube et qu’accompagnaient des bancs de brume accrochés comme des moutons aux flancs du causse. Ce vent, on ne l’entendait pas à cause de la curieuse stratégie de silence que nous avions adoptée. Il se passait des choses évidentes et nous n’en parlions pas, déléguant, ou plutôt reportant notre confiance sur notre bon génie. Un bon génie qui, jusqu’alors, n’avait servi qu’à notre plaisir et notre bonheur – ce qui est déjà énorme et nullement réducteur.

À vous qui nous lirez, car ce dialogue ne restera pas confidentiel, c’est là l’idée, je ne peux que vous conseiller de vous offrir ce cadeau. Une dose de fraternité dans un monde qui veut nous séparer. L’histoire de ce jeune homme, innocent, prêt à tout pour sauver son idéal, est une fleur, une offrande, à la gloire des rêveurs. Rien ne vous choquera, car tout est bleuet. Et d’un coup, en ces temps troublés, je vous le répète, l’envie de communier, à votre tour, naîtra en votre cœur. Un livre comme une offrande, l’occasion de découvrir un Sillig plus humain que jamais, une belle lecture, pour un beau moment.

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