« L’Infini livre » de Noëlle Revaz

infini-livre-BAN

Il existe des livres et il existe des mondes. Noëlle Revaz sait écrire les uns et créer les autres. J’ai été heurtée par la violence de Rapport aux bêtes, je suis fascinée par l’étrange atmosphère de L’Infini livre. Tous les auteurs n’ont pas le pouvoir fou d’adapter la manière de dire à ce qu’ils disent. Qui d’autre pourrait adopter ainsi le rude parler paysan, puis le langage atone d’une société déshumanisée ? Noëlle Revaz me bluffe et me procure des émotions rares.

Il ne fallait pas pour autant penser que le livre était important. Cette erreur était ridicule. Elle pouvait être commise par quelques animateurs tenants de la vieille école ou par un critique malpoli mais, grosso modo, la plupart des gens du circuit savaient de quoi il était question : le livre était une estrade. Le livre était un simple escabeau sur lequel se poser le temps de répondre à des questions étiquetées « pour les écrivains ». À partir de là commençaient les choses. Le livre était le passeport grâce auquel on pouvait soutenir des entretiens et fréquenter des émissions en répondant à des questions de tout genre, comme : le temps, la durée, la circonstance, le moment, le lieu de la création ; la situation, la position, la condition, la modalité, la conjoncture de la création ; la particularité, la disposition, les instruments, les surprises de la création ; les modèles, les évènements, les anecdotes de la création.

J’ai toujours aimé la science-fiction. Les voitures volantes et les machines à voyager dans le temps. Puis l’angoisse de 1984 ou de certains K. Dick. Univers inventés, vraiment ? L’Infini livre est de la même trempe. Place au doute. De quoi parlons-nous ? De chez nous ? De plus tard ? D’une réalité parallèle ? Tout se ressemble mais tout nous échappe. Les livres ne paraissent plus, ils apparaissent. Plus personne ne songe à les ouvrir mais tout le monde buzze sur leur couverture. Drôle d’ambiance.

Jenna et son mari n’avaient pas d’enfants. Ils avaient réglé le problème en collant des stickers à deux fenêtres de leur appartement. Ainsi les automobilistes avaient-ils l’impression, en passant devant chez eux, d’une présence enfantine dans la maison. Deux galopins roux derrière leurs vitres faisaient un signe. Ils avaient le nez retroussé et quelques tâches de rousseur. Jenna et son mari avaient dû aller chercher assez loin afin que leurs stickers ne ressemblent pas à ceux de maisons voisines. Jenna s’était opposée à ce que son mari leur donne des noms. Elle avait craint qu’il s’attache. Son mari toutefois pour plaisanter les avait baptisés Jack et Pim.

Autant vous prévenir, il ne s’agit pas ici d’une lecture facile. Ce n’est pas l’histoire qui est compliquée, c’est le ton qui est difficile à appréhender. L’absence de ton plutôt. L’atone. L’auteure réalise le tour de force incroyable de nous faire lire un ouvrage qui semble tout droit sorti du monde qu’elle nous décrit. Pas d’émotion, pas de tour de passe-passe, pas de suspense, du plat, du vide, du rien. Une dénonciation par la démonstration. Brillant.

La carrière de Larsen Frol avait commencé comme trois gouttes d’eau. Il avait publié un livre. Ce livre était un objet comme plus personne n’en faisait, une plaquette immaculée sur laquelle était imprimé l’agrégat singulier de lettres : p o è m e s. Le genre de livre qui, de mémoire d’animateur, n’était jamais parvenu à se hisser sur un plateau.
Mais Larsen Frol était blond et il avait des cheveux d’ange. Ses cheveux faisaient un halo fou autour de sa tête lorsqu’il prenait la parole. Son éditeur en était conscient et il avait tout fait pour que les producteurs de télévision en prennent suffisamment conscience aussi pour l’inviter sur un plateau.

Nous ne suivons pas les aventures de Jenna Fortuni et Joanna Fortaggi, mais leur déconvenue quand leur monde si prévisible est ébranlé. Leur ressemblance ne s’arrête pas à leur homophonie, mais oseront-elles sortir du moule ? Je vous laisse le découvrir. Bien sûr ce n’est pas pour ce suspens tout à fait soutenable que vous devez lire ce livre, mais bien pour admirer la parfaite maîtrise de l’auteure en matière stylistique. Allez comprendre pourquoi, les livres de Noëlle Revaz font partie de ceux que je traîne à finir, mais paradoxalement aussi de ceux que je n’oublierai pas.

Le mari de Joanna lui offrait trente amis pour son anniversaire. Joanna disait qu’elle en aurait préféré cinq et passait dans la salle de bains. Les amis allaient arriver et son image allait circuler sur tous les écrans.
Sélectionner des amis, pour le mari de Joanna, n’avait pas été une mince affaire. Il y avait tellement d’amis. Leurs catalogues étaient si nombreux. Les amis couvraient des infinités d’écrans. Et tous avaient l’air plus excellent les uns que les autres. Le mari de Joanna n’avait aucune expérience en matière d’amis.

Heureusement, il ne s’agit là que de fiction car tout cela est bien terrifiant. Qui voudrait d’un monde où les livres sont devenus des objets de décoration ? Les enfants, l’un des seuls sujets de conversation accordés aux femmes ? Les amis, des contacts numériques quasiment inintelligibles ? Les présentateurs télé stupides, des faiseurs de talents ? Les infos, de simples rafraichissements d’écran ? Qui veut de ça ?

Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on LinkedInShare on Google+Pin on PinterestEmail this to someone

Les commentaires sont désactivés.