« Inertie » de Dunia Miralles

Inertie-BAN

Inertie. Et pourtant, quelle mitraillette dans la tête de Béatrice, quadra un peu beaucoup complètement paumée, qui oui – il faut l’avouer – se laisse aller. Il s’en est passé des choses dans sa vie avant qu’elle ne se retrouve là, dans son petit immeuble prolétaire, perdu au cœur de cette cité horlogère qui ne porte pas son nom de Chaux-de-Fonds. Avant, il y avait tout, le presque mari idéal, les désirs d’enfants, le travail valorisant. Les cartouches ont été grillées d’un coup, et voilà le chômage, les problèmes d’argent, la solitude.

Faut me reprendre en main, bordel ! Faut ! Faut ! Faudra ! Faudrait ! Je dois. Devrais. Les leitmotive de la maison. J’aimais bien le temps où un mec et un patron me disaient quoi faire. Même implicitement. Patrick ne m’a jamais demandé de laver la vaisselle après chaque repas. Pourtant je la lavais consciencieusement. Pour me remercier, un Noël il m’a offert un lave-vaisselle. Avoir un homme suppose quantités d’attitudes diverses.

Béa est lucide, et n’y va pas par quatre chemins. Sans pudeur ni fausse honte, elle balance, sur elle-même, et sur sa mère aussi parfois. Le ton est drôle, peut-être malgré lui, peut-être parce que je n’ai pas de cœur, peut-être parce que quand c’est cash on peut tout oser, tout entendre, et surtout rire du pire. La vie quoi. Pas celle des magazines en papier glacé, pas la rose bonbon. La vraie, celle que nous pouvons tous craindre de vivre un jour.

Idée fixe. Des clopes. Derrière mes lunettes de soleil, à pas de charge, je fends la foule. Le kiosque se trouve à cinq minutes. Interminables en hiver. Aujourd’hui ça va. Les jeunes filles se baladent ventre à l’air. Bronzées. Sentiment d’avoir trois cent vingt mille ans et la tronche ravinée. Je déteste la rue les après-midi d’été. Impression que personne ne travaille. Avant je travaillais. Je vendais des espaces publicitaires dans un journal à grand tirage. Je courais juchée sur des talons hauts, habillée dans des vêtements à la mode. Je tutoyais ma coiffeuse. J’allais au fitness.

Bien sûr, c’est du tragi-comique, comme disent les critiques ciné. Mais – enfin – un peu d’espoir dans toute cette noirceur, les grands yeux d’un enfant, le sourire d’un voisin. Rien de mièvre, je vous rassure, pas le genre de Dunia Miralles. Ne nous emballons pas. D’accord il y aura des rideaux aux fenêtres, des robes de princesse et des espoirs fous. Avec Béa, nous aurons le cœur qui battra un peu plus vite. Parce que nous sommes dedans, dans sa tête, dans sa vie, dans ses tourments. Mais le titre est explicite et le destin ainsi fait.

Ses yeux dans les miens, il insiste en articulant patiemment qu’il faut se laisser être. Je me tais. Jamais je n’avais été autant moi-même avant son arrivée dans ma vie. Avant j’étais à mon père. À ma mère. À Patrick. À mon travail. En les perdant, j’ai sombré. Prune m’a redonné vie. Fluvio m’a rendu la joie.

Je ne vais rien vous cacher, surtout pas que la dernière partie est quasiment insoutenable. Plus envie de rire. Plus envie de penser à Bukowski et à ses vieilles blagues de vieux dégueulasse. Juste envie d’être là, avec Dunia, avec Béa, d’assister impuissante à ce qu’on ne veut pas voir, qu’on ne veut pas entendre, mais qu’on veut tout de même bien lire, pour y repenser plus tard, au calme. Critique sociale, roman de filles, cash un peu trash, quoiqu’il en soit un ton unique, qui détonne, même – ou surtout – en Suisse, dans la Suisse que l’on nous vend, celle des riches sans souci.

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