« Indiens en bleu de travail » de Jaime de Angulo

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La maison d’édition genevoise Héros-Limite porte un nom fabuleux, nous offre des livres d’une qualité magnifique et nous permet de découvrir des textes injustement méconnus. La collection géographie(s) contient par exemple le très beau Indiens en bleu de travail écrit en 1948 par Jaime de Angulo. Cet auteur, que je ne connaissais pas, est né en 1887 à Paris, au sein d’une famille espagnole. Son départ pour l’Amérique – dès 1904 – l’amena à devenir cow-boy puis propriétaire d’un ranch. C’est là qu’il fit la connaissance des Indiens de la Pit River. De fil en aiguille, il devint un spécialiste des langues indiennes, jusqu’à en maîtriser dix-sept, souvent obscures et rares. Je vous présente donc cet ouvrage en commençant par la biographie bien utile qui se trouve à la fin, mais bien plus qu’un livre d’anthropologie ou de linguistique, il s’agit surtout là d’un texte au style enlevé, remarquable aussi bien sur le fond que sur la forme.

Je dis : « Jack, il y a un moment, vous m’avez appelé en anglais. Vous avez dit “mangeons”. Comment le diriez-vous en indien ?
— Laham. »
J’en pris note dans mon carnet. Et demandai : « Qu’est-ce qui signifie “manger” là-dedans ? »
Jack eut l’air perplexe. « Je ne vois pas ce que vous dites, Doc, qu’est-ce que vous mangez…
— D’accord… Laissez tomber… Comment dites-vous “Je mange” ?
— Saama.
— Et comment dites-vous “Tu manges” ?
— Kaama.
— Et comment dites-vous “Il mange” ?
— Yaama. »
Je pensai : Mais bien sûr ! Voilà ce que les grammairiens appellent les préfixes pronominaux. S…, k…, et y… représentent les pronoms je, tu, il. J’étais très fier de moi. Je me débrouillais fort bien. « Et alors, Jack, comment dites-vous “Nous mangeons” ?
— Combien sommes-nous, Doc ? »

C’est que Jaime de Angulo, outre son intérêt pour tout ce qui concerne les Indiens, fait aussi preuve d’humour et d’une superbe ouverture d’esprit. Pas tout à fait considéré comme un homme blanc, mais plutôt comme un Mexicain, grâce à ses origines espagnoles, il arrive à se faire accepter par des communautés souvent secrètes et méfiantes. Assistant alors à des cérémonies chamaniques et prenant réellement part à la vie des camps, il nous livre, sans jugement et sans effets de manche, un témoignage rare et donc précieux. Se basant sur ses notes et souvenirs, la chronologie est pourtant présente, certains personnages sont récurrents, mais c’est surtout sa curiosité qui le guide pour le choix des saynètes auxquelles il nous prie d’assister.

J’interrogeai un homme : « Allons-nous continuer, ou camper ici ?
— Je ne sais pas, me répondit-il, ce n’est pas moi le chef. Demandez au vieil homme là-bas. » J’allai voir le vieil homme là-bas. Il me dit que ce n’était pas lui le chef. Demandez à ce gars-là. Ce gars-là était un homme d’âge mûr. « Bon dieu, me dit-il, ce n’est pas à moi de le dire, je ne suis pas un chef !
— Très bien, qui est un chef ici ?
— Je ne sais pas. Le vieil homme là-bas, je suppose. Il a l’âge de décider. Allez lui demander. » Le vieil homme là-bas était le vieil homme là-bas que j’avais déjà vu, et il me reçut de la même manière. Il n’était pas chef. Qui a dit qu’il était chef ? Qu’ils repartent quand ils veulent, ça lui était bien égal, il ne savait même pas où ils allaient, où allaient-ils donc, savaient-ils bien où ils allaient, savais-je donc où ils allaient ??? Il s’assit au bord d’une voiture. Il plissait les yeux au soleil ; c’était la fin de l’après-midi. Il mâchait du tabac et crachait le jus marron. Il cessa de faire attention à moi et se rendit à sa rêverie, les yeux plissés au soleil.

Ces Indiens ont certainement aujourd’hui disparu, et avec eux leur mode de vie si complexe et si particulier, c’est donc avec une tendresse et un intérêt accrus que nous les découvrons à travers ces quelques mots. Sans m’être jamais particulièrement intéressée aux Indiens, mais ayant toujours eu le goût de la découverte des autres à travers la lecture, c’est avec ravissement que j’ai dévoré Indiens en bleu de travail. Surprise quasiment à chaque page par des us et coutumes si différents du monde que je connais, et remettant alors sans cesse en question celui-ci grâce à une nouvelle perspective, bien au-delà des anecdotes à répéter dans les salons, j’ai aimé ce détachement, ces légendes, cette humanité, ces croyances dont j’ignorais tout. Cette centaine de pages m’a donné envie d’aller plus loin, et j’espère vous avoir transmis l’envie de m’accompagner dans ce voyage.

Je m’étonnai de le voir. Il attacha son cheval à un poteau et vint vers moi. Il était venu pour l’enterrement, me dit-il, la femme-qui-était-morte était sa cousine. « Sa sœur » disait-il.
« Comment peut-elle être ta sœur, Bill ?
— Elle l’est, à l’indienne.
— Je ne vois pas comment.
— Mais si. Regarde : son apun, son grand-père du côté maternel, était le frère aîné, ce que nous appelons apau, de ma sœur, qui est plus jeune que moi, mon enun.
— Mais Bill, ça ne fait pas d’elle ta sœur !
— Bien sûr que si, Doc… Écoute, si un homme est le frère de ma femme, je l’appelle malis ; et mon propre frère, s’il est plus âgé, je l’appelle apau ; s’il est plus jeune, atun. De même, ma sœur, apis ou enun. Mais si c’est mon oncle, si c’est la sœur de mon père, alors je l’appelle… Bon dieu, Doc ; c’est impossible à rendre en anglais… Mais je te le dis, cette femme qui est morte m’est apparentée, je le sais parce qu’elle m’a toujours appelé Tom-Chief aqun, et que lui m’a toujours appelé aqun aussi, et voilà qui le prouve. »

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Par Amandine Glévarec

, Indiens en bleu de travail, 2014, 96 p.
ISBN 9782940517213978-2-940517-21-3

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