« L’Homme foudroyé » de Blaise Cendrars

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Nous vous avons déjà parlé de La Main coupée dans une précédente chronique. Alors, encore un Cendrars, me direz-vous. Et encore un roman autobiographique – romancé certes. Pourquoi ce choix ? Simplement parce qu’ainsi nous vous aurons présenté deux des œuvres majeures rassemblées dans le recueil des Œuvres autobiographiques complètes de Cendrars parues dans la très fameuse Bibliothèque de la Pléiade. À rebours, certes. Car il nous restera encore Sous le signe de François Villon.

Depuis quatre jours, l’animal me tenait par un pan de ma capote.
« Caporal, disait-il, je n’ai plus peur. Je suis toujours là. Vous me sentez, hein ? Je ne vous lâche pas. »
Quand il tomba, frappé d’une balle entre les deux yeux, je dus couper le pan de ma capote pour me libérer de son poids mort et continuer d’avancer.
Il ne m’avait pas lâché.
Pauvre Faval !… Et pauvre Mme Faval !…

Si La Main coupée nous emmenait dans les tranchées de ’14, L’Homme foudroyé, pour sa part, y prend naissance. C’est dans la gadoue qu’on a ses racines, pour mieux s’élever, pour mieux se porter ailleurs. Alors, on quitte cette foutue gabegie, les obus, les balles pour explorer Marseille (et l’Amérique du Sud). Le plan du roman est tripartite: d’abord la nuit et ses morts, ensuite la ville, ses troquets, son atmosphère, ses gueules, son refuge de la Redonne puis les gitanes. C’est un voyage que ce récit. On y accompagne Cendrars de belles en couteaux au clair de lune, d’égarées en rivalités claniques, de pastis en page blanche – car il y parle d’écriture aussi, ou plutôt de son échec.

— Vous êtes bien gentil, mon petit Blaise, j’ai télégraphié à maman et j’attends son chèque.
— Alors vous ne partez pas ce soir ?
— Non.
— Mais qu’allez-vous faire à Marseille ?
— Je ne sais pas.
— Mais encore ?
— Rien.
— C’est tout un programme !
Mlle de la Panne vida son verre d’un trait. Je lui fis servir un autre pastis. J’achevai mon assiettée de calamaio et me fis servir une bouteille du fameux petit vin de la maison. Diane avait fait pivoter sa chaise et regardait les gens qui passaient sur le quai. Décidément l’enfant boudait.

Ce qu’il y a d’enivrant dans le récit, tout comme c’était le cas dans La Main coupée, c’est l’histoire, le conte des jours : doit-on chercher à y distinguer le vrai du faux ? Doit-on vraiment, comme se le demandent ses éditeurs, chercher à savoir ce qui se cache derrière cette mystérieuse traduction d’un papyrus maya dont Cendrars enjolive son récit ? Il s’agit bien plutôt de se laisser porter. Laissons le reste aux biographes et aux enquêteurs. Pour nous autres, lecteurs, c’est une histoire au coin de la cheminée.

Le ciel était bas. Il pleuvotait. Une ourse malade, qui fientait dans toutes les flaques d’eau, faisait les cent pas devant le baraquement, conduite par un marmot qui la tenait en laisse, une gourmette passée dans l’anneau qui perforait le naseau de l’animal. Le cul-de-poule sur la tête, les yeux maquillés, la petite moustache charbonnée sous le nez, le veston noir étriqué, aux manches trop courtes, étroitement boutonné, l’immense falzar en forme de double besace lui tombant sur les pieds, les pieds engoncés dans d’énormes godasses d’homme l’enfant s’évertuait à marcher très en dehors comme un pied-plat, et parfois il s’arrêtait pour faire des moulinets avec la petite badine qu’il tenait de la main gauche, faisait demi-tour par saccades après avoir ébauché une glissade sur une jambe, remonté son pantalon, redressé son chapeau melon, et reprenait son va-et-vient en houspillant l’ourse qui s’accroupissait dans les flaques, l’œil vague, l’échine parcourue de frissons, la nuque dégarnie comme par la pelade derrière les oreilles, les pattes molles.

L’Homme foudroyé connut un vif succès lors de sa parution. Nous pourrions y voir un signe du temps : nous avons largement préféré La Main coupée à ce récit, plus décousu, moins vraisemblable parfois, plus grandiloquent – car Cendrars s’y met en scène en belle gueule, on verrait bien Jouvet le camper, en noir et blanc, avec la gouaille et tout le toutim. Que ce soit quand il cause cinéma, qu’il présente ses copains d’alors (Fernand Léger ou Cingria) en les maltraitant au passage, qu’il hèle à l’impromptu un taxi pour filer, une belle sous le bras, vaquer au plus pressé en laissant en plan des convives ou qu’il nous gratifie d’une tirade misogyne éhontée. C’est sans doute cela, entre doute et mépris, qui fait que l’on dévore ce récit aussi aisément. Et qu’on en redemande. Avec, toujours, ce rythme en tête.

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