« Les Heures valaisannes » d’Edmond Bille

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On connaît une S. Corinna Bille, dont nous vous parlerons à coup sûr, mais on connaît moins bien son père, Edmond Bille, peintre et illustrateur avant tout, puis écrivain. Les éditions Infolio nous donnent à découvrir ses Heures valaisannes. Une certaine résonnance, un écho ? Oui, un petit livre d’heures que voici, ses illustrations, ses moments de la journée, ses instants de saison. À la découverte d’un Valais dont l’auteur affectionne les crêtes, les joies et les pleurs, l’atmosphère.

J’avais reconnu le presbytère, retrouvé ma chambre, ses rideaux amidonnés sentant bon la lessive. Mais tout autour, le pays était comme un suaire. Et je songeais, ne pouvant m’endormir, à cette morte étendue dans sa cuisine, tout près d’ici, entre deux cierges et deux vieilles au chef branlant, égrenant leurs chapelets, marmonnant des prières funèbres aux réponds ponctués par le vent.

C’est le récit d’un retour, d’une montée au village, construit en saynètes très courtes, en évocations pluvieuses ou riantes. On y découvre le sel de la vie en montagne, la catholicité qui baigne ces régions, la vallée du Rhône vue d’en haut, les occupations de ceux qui y vivent, tout cela pris dans le défilé des heures, des brèves comme des longues. Car les saisons passent et le narrateur se retrouve avec les enfants de ceux qu’il connut, mais dans les mêmes situations, répétant les mêmes gestes. C’est un temps qui s’immobilise alors. Dans le silence. Ou avec un vent qui caresse parfois les mots.

Dans un pays alpestre, vaste et tourmenté comme le nôtre, l’atome humain s’efface et disparaît. Quand la nature occupe toute la place et remplit tous les plans, les choses ont plus d’importance que les êtres. Une saison qui naît, un arbre qui met ses premières pousses apportent plus d’espoirs dans les âmes qu’une révolution politique. Et le grondement d’une avalanche fondant sous les coups du foehn, le fracas d’un torrent qui roule ses eaux grises à la fonte des neiges étouffent la voix grêle des hommes et le bruit de leurs controverses.

Ne cherchez aucun point commun entre la prose du père et de la fille : Edmond Bille use de couleurs, de spatule, de gouache ou de fusain. Les adjectifs sont nombreux, les tournures forment des catalogues, des énumérations, jusqu’à rencontrer un verbe, tout au bout, comme au bout du Rhône. C’est un style qui convient au torrent, à la vallée d’où l’on dégringole, pour arriver au lac – comme soudain encalmé. Tous deux, Edmond et Corinna, se rejoignent par contre par leur thème. Ils aiment à parler des versants abrupts et de ceux que la montagne forme. Mais si l’un dépeint constamment, croque et arpente, l’autre sait conserver une densité et une économie dont son père n’a cure.

C’est généralement le grand silence, et les pas sur les aiguilles de pin craquent comme s’ils brisaient des fragments de verre. Sur le bord des étangs aux eaux vertes, pas trace de canards, mais on entend le plouff d’une grenouille qui plonge, le coassement d’une rainette cachée dans les roseaux qui remuent. Et soudain, au-dessus du chasseur, cible facile sur le ciel clair, un vol de pies insolentes. Quand Pierre épaule elles sont déjà trop loin, en lieu sûr. Dans les futaies, de l’autre côté de l’eau, des taches noires et blanches se payent sa tête de poète et ricanent devant son fusil à la double gueule inutile.

C’est bien le peintre qui nous présente ses toiles, dépeint les forêts, les chasseurs, les paysans, les vieilles tout de noir, le curé du village, les ravines ou les bisses. N’y cherchez pas une langue comme celle des autres, des grands qui ont dit là-haut. Ne comparez pas Bille à Chappaz, ou à Ramuz, ou à Landry – encore moins à sa fille. En entreprenant votre lecture, attendez-vous seulement à voir les saisons, les heures, les vies entamer leur gigue sous les sommets, au soleil ou dans l’ombre, et laissez-vous bercer.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Les Heures valaisannes, Infolio, 2014, 112 p.

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