« Gueules » d’Andréas Becker

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Comme Andréas Becker écrit, c’est avec tripes et remue-méninges. Des mots tordus parce qu’ainsi sont nos cerveaux et nos chairs, toujours enroulés sur eux-mêmes, tortueux, indigestes parfois, avec des graines semées par-ci qui bourgeonnent par-là. Il aime la langue, les mots qu’il bouscule et triture avec conscience, mais la conscience de celui qui parle – car ces syllabes sont nées dans un cerveau autre, et Andréas Becker aime emprunter, pour quelques pages, pour un roman, un récit ou un morceau, les Gueules de ceux qui racontent. Ça tombe bien, donc. Un récit qui porte ce nom, des photographies de gueules cassées et Becker qui donne à entendre, à raconter.

Panache qu’il s’appelait de néssancerie, Pierre Panache, je l’ai apprissé bien plus tard aux cérémonies, Cour des Invalides – on lisait tout haut nos noms, comme drôlatissement ça nous échotait dedans – avec l’âge et le lieu et les faits d’armes, les médailles et le rang et les honneurs – ça se passait pas en un tour de main, c’était tellement qu’on était décorés – c’est presque qu’on en avait honte aussi un peu – d’être encore là avec nos noms bien à nous et nos histoires et leur bazar – avec nos régions aussi qu’on nous affranchissait dessus – ça faisait la bonne Farance – comme si elle avait pu survécuter – d’autres avaient des croix en bois – toutes blanches dans des vertes pelouses sur des kilomètres de collines – c’était pas plus mal – des fois on les jalousait…

Car on ne lit pas ce livre comme un autre. Que les photographies étonnent – choisissons ce terme –, autant les mots. Il faut les déglutir, peut-être comme la souffrance de ceux qui content ; à la manière de leurs vies brisées ils s’alambiquent, se retournent et laissent leurs entrailles apparentes. C’est en cela, dans ce permanent jeu ou plutôt cette – osons – jouance que se noue le texte, dans nos gorges serrées, poignant tout sur son passage, du cœur aux tripes, de la tête aux reins.

À lui tout seul qu’il était monument à morts, Charles – du fumier que ça lui poussait dans le nez – il était fait pour la ferme – papouchka qu’il avait pas tort – pouis tard qu’il est devenu maire du village, Charles, ça faisait honneur à la famille – il m’a réhabilité – moi Georges de Blanchemarie – médaille de la fruitière qu’il m’a trouvé fréro – Georges de Blanchemarie qui je suis été, néssancé premier août en mille huitcent octorante-quinze, de noblesserie corporrompue, ne gardant qu’une particule valutérinaire dans un nom de petite fille…

En cela encore un étonnement, que Becker ne dise pas le vrai, qu’il ignore les histoires que l’on dirait véritables pour dérouler de l’encore plus vrai, de l’encore plus goûté, vu que ces mots forment des ribambelles, des cascades, des ruissellements d’être, au-delà de toute douleur, de tout voyeurisme, et nous nous trouvons happés, emberlificotés dans ces embrouillaminis de mots nouveaux et si – tant, tant humains. C’est en faisant fi de la vérité que l’auteur nous en livre une plus profonde encore, une plus familière et tout autre à la fois, allant puiser dans le creuset des sons et des mots une mots-son moisson d’humanité.

Grand qu’il était pas pour un allemand, j’assusurre – jusqu’aux genoux qu’il arrivait à l’Ingrid et encore – aller, douze pour la quinzainerie, jusqu’aux déhanches – elle avait dû se plier pour le photomatographier – s’abaisser – pas con en somme notre piti allemanesque – ainsi qu’il avait reluque et pas qu’un petit peu – en direct de la culotterie…

Et le langage ne serait pas tout, on y a ajouté des photographies, donc, à chacune de ces gueules cassées (seulement cassées, ne sont-elles pas infiniment plus que cela ?), à chacune de ces histoires un homme, des chairs, des fils pour les tenir, mais de l’amitié, de la tendresse et des espoirs. Rien n’est dérisoire, et l’image et le texte se fondent l’un dans l’autre, ce n’est pas un simple renvoi, ce ne sont pas des illustrations, il n’y a rien de plus ou d’autre à comprendre, seulement (se faire) saisir, embrasser le dicible derrière le masque.

Après ses deux romans, L’Effrayable et Nébuleuses, Andréas Becker signe un nouvel ouvrage qui ravira les amateurs de mots, de sons, d’un langage autre. Plus qu’une simple expérimentation. Un texte qui se vit dans notre plus profonde humanité.

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