« Le Garçon sauvage » de Paolo Cognetti

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Je me méfie toujours des ouvrages sur la montagne. Je me méfie toujours des récits traitant d’exploits accomplis dans une nature hostile et vierge. Je me méfie toujours des succès et des aventures d’un viril sportif, grimpant vaillamment une montagne en pleine nuit, pour le plaisir de se confronter aux forces de la nature et à ses propres démons intérieurs ! Autant dire que je m’engageais avec un certain scepticisme dans le livre de Paolo Cognetti. Du reste je serais bien incapable de savoir pourquoi cet ouvrage a attiré mon regard et surtout excité ma curiosité de lecteur méfiant.

Quelques pages ont suffi à me persuader que j’entrais de plain-pied dans un texte d’une beauté et d’une élégance rares. Quelques lignes m’ont suffi à me faire désirer de passer de longues heures en compagnie du personnage aux longs jours solitaires, perdu dans une contrée sauvage des Alpes italiennes, parce qu’un jour le désir de se retrouver isolé et perdu a eu le dessus sur une vie urbaine, enfermée, mécanique et prévisible. Un triste matin gris de fin d’hiver, il atteint ce lieu loin de tout, curieux de savoir comment il résistera à cette solitude voulue et redoutée à la fois, mesurée à petite dose, enfreinte de rencontres de plus en plus précieuses, le temps passant, avec les quelques habitants, bergers et montagnards pour la plupart. Il s’imaginait ermite solitaire, il se découvre profondément attiré et aimant les êtres vivants, hommes et bêtes, sauvages ou taciturnes.

Il ne disait pas « les vaches », mais le barrache, les sales carnes. Ou le bagasce, les salopes, quand elles lui en faisaient voir. Même elles, ne lui appartenaient pas : on les lui envoyait de la plaine comme des gamines en colonie de vacances. Gabriele exploitait ainsi le peu de chose qu’il avait : une baita, un tracteur, une étable, un alpage sous la neige six mois de l’année. L’hiver, il louait une petite chambre au village et s’arrangeait pour travailler comme manoeuvre sur les pistes de ski. Mais au pied de la vallée, il se sentait mal, il était bien trop sauvage pour vivre en ville. Il ne parlait pas, il criait comme s’il était à des kilomètres. Il ne pouvait rien faire doucement. Ses doigts étaient deux fois plus gros que les miens, et tout devenait fragile entre ses mains. Ce n’était pas pour rien si au village on l’appelait Rambo. Parfois, on le prenait comme journalier pour démolir des ruines ou fendre quelques quintaux de bois. Il n’y avait que là-haut qu’il trouvait l’espace qu’il lui fallait : il semblait appartenir à la montagne comme un bloc erratique, ou un mélèze séculaire qui aurait poussé au milieu d’un pâturage, sous le soleil et dans le vent.

Les arbres, les rochers, les plantes et les eaux vives composent le paysage tour à tour invitant ou perçu parfois avec une craintive méfiance ; les bruits de la nuit sourdent d’une vie des premiers âges. L’instinct de la grotte primordiale est toujours enfoui au plus profond de nous-même. Au propre comme au figuré. Seuls les hommes aperçus à l’aurore après une nuit d’insomnie, vous rassurent et deviennent vite les phares dans vos tempêtes intérieures. Pas de mièvreries, pas de vision édulcorée du bien être personnel dans cet amour du genre humain et de ses semblables. Hors de toute tricherie et des conventions amoureuses, il porte comme en germe l’aspiration réelle au dépouillement pour juger de sa propre verité. Tout parfois se comprend dans l’immobilité d’une bête sauvage sur un névé ou à la chaleur de la paume d’une main de l’ami farouche.

Enchanté par les mots de Thoreau, j’étudiai le terrain qui descendait jusqu’au torrent. J’en choisis un lopin, juste en dessous de la fontaine : c’était de la bonne terre que les bergers amendaient chaque année. Elle était exposée au soleil de neuf heures du matin à huit heures du soir, et l’eau pour l’irriguer était là, à deux pas. Je voyais déjà le rouge des tomates, le jaune des fleurs de courgette. J’avais hâte de commencer ma carrière de paysan.
Remigio coupa aussitôt court à mes envies de couleurs. À cette altitude, je pouvais faire une croix sur les fruits, m’expliqua-t-il, c’était déjà pas mal si j’arrivais à faire pousser des légumes à feuilles comme la laitue, le chou, les herbes aromatiques, les épinards, les bettes. Avec un peu de chance, j’arriverais peut-être à récolter quelques maigres carottes, des radis, des brocolis et des poireaux. Ça m’irait quand même ? Je lui répondis que je n’étais pas fine bouche. Je démarrai pour la première fois de ma vie une motobineuse : c’est une petite charrue à moteur de la taille d’une tondeuse à gazon dont le soc creuse un sillon d’une dizaine de centimètres, retourne la terre et en fait de grosses mottes. Nous labourâmes ainsi un rectangle de trois mètres sur quatre.
Je n’étais pas au bout de mes peines. Après avoir cassé la croûte du sol, je passai le reste de la journée à sarcler et à ratisser la terre.

Ces quelques mois de silence, une tentative avortée de créer un jardin potager, à fendre du bois, à faire du feu, traire et faner en été, boire du vin dans la nuit étoilée, se métamorphosent petit à petit en matériau d’un récit d’une pudeur, d’une sobriété et d’un équilibre émouvants, mais d’une émotion semblable à celle que l’on éprouve en lisant les plus grands textes, ceux d’un Primo Levi ou d’un Italo Calvino. Incontestablement Paolo Cognetti est un auteur de première force ; un marcheur de fond au souffle poétique et profond et à la voix d’une douceur et d’une justesse magistrale.

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