« Le Garçon qui ne voulait pas sortir du bain » de Michaël Perruchoud

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Michaël Perruchoud nous en dit beaucoup. Tout de suite. Première page : la police sonne à la porte, deuxième page : le narrateur nous dit attendre ça depuis quatre ans, trois mois et une vingtaine de jours. Zéro doute sur sa culpabilité. L’auteur maintient le rythme. Dès le deuxième chapitre nous apprenons pourquoi nos mamans nous disaient de nous méfier des messieurs qui voulaient nous offrir des bonbons. Pédophiles, prédateurs sexuels. De coupable, le héros devient victime. Deux chapitres, deux chocs. Ça promet.

— Messieurs…
Je suis souriant, serviable, un brin contrarié qu’on vienne me déranger dans mon bricolage du week-end ; mais je n’ai rien à cacher. Tant qu’on ne déverouille pas la porte du réduit, ma maison semble en ordre, comme ma vie. Je suis un citoyen actif, un entrepreneur, un bon contribuable, un parfait honnête homme. Ils me demandent si je suis bien moi et je réponds que c’est écrit sur la boîte aux lettres. Première erreur. Ça m’est sorti un peu vite et mon ton avait un je ne sais quoi de méprisant, peut-être un vieux réflexe adolescent qui impose de bouffer du poulet à toute occasion. Le même qui fait prononcer flic sur un petit ton de défi à une honnête mère de famille comme Katia.

C’est un homme fatigué qui revient sur son histoire. Usé et blasé, il ne mâche pas ses mots, nous décrit l’horreur. Celle qui lui fera serrer les dents pendant des années, celle qui lui donnera envie de se venger quand la vie le fera recroiser le Type, l’autre anonyme de ce roman. 156 pages pour boucler un polar, il faut aller vite. Et ce court récit, écrit à la première personne, ne perd pas de temps. Retour sur les années de silence, sur la mort du voisin complice, sur la rencontre de la femme aimée, mais très peu touchée, sur l’alcool qui endort la mémoire. Mais même si on veut l’oublier, le passé laisse des traces, des fêlures qui n’attendent qu’une mauvaise rencontre, un mauvais souvenir, pour devenir béantes.

Aujourd’hui, je comprends mal qu’ils m’aient épargné, moi qui vivais à quelques dizaines de mètres de là. Ils semblaient sûrs de leur impunité, et ils n’avaient pas tort, les salauds. Je l’ai bouclée, et d’autres dans le quartier en ont fait autant. C’était le plus important à mes yeux, ne rien dire, car j’avais encore plus honte que mal. Je crois n’avoir jamais pensé à la police ; la police, c’est pour les vols, et je n’avais pas conscience de ce qu’on m’avait volé.

Visite de la future école de sa petite fille, notre protagoniste reconnaît le Type. Que faire ? Se saouler, d’accord, mais après ? Personne pour vous aider quand personne ne sait ce que vous avez subi. D’un ton toujours très juste, Michaël Perruchoud continue de tout nous dire, les doutes, les préparatifs, la réalisation. Une surprise – de taille – mais pas de mystère. Et puis viennent les années d’attente, jusqu’à ce que la police sonne à la porte, la boucle est bouclée. Fidèle à lui-même, le narrateur garde les dents serrées. Fidèle à lui-même, l’auteur nous assène un nouveau choc. Un polar si bien ficelé que, comme le ruban de Möbius, vous aurez envie de le dérouler et de le dérouler encore, pour trouver l’endroit exact où tout a dérapé.

Un instant, je me vois courageux, m’avancer, sonner, attendre qu’il ouvre en me dandinant d’un pied sur l’autre, lui dire : Dis, tu te souviens de moi ? Non, la phrase ne franchirait pas ma gorge. Je ne veux pas m’adresser à lui, je ne veux pas qu’il me réponde, je refuse même d’entendre sa voix ; j’ai l’impression de me liquéfier à seulement le penser ; si j’entre c’est sans un mot, pour lui fracasser le crâne. Ce n’est pas possible, tu comprends, salopard ? Tu ne peux pas revenir dans ma vie comme ça, m’obliger à songer à tous ces mômes que j’ai laissés entre tes mains par mon silence. Tu comprends, j’avais réussi à t’oublier, à tout effacer, à enterrer. J’avais fait le plus dur.

Mais ce point précis vous ne le découvrirez pas. Prendre de l’âge c’est aussi comprendre que dans la vie rien n’est tout blanc ou tout noir. Les coupables peuvent être avant tout des victimes, ils n’en restent pas moins des hommes. Et l’homme est faillible, vous le savez tout autant que moi. Le garçon qui ne voulait pas sortir du bain est un roman percutant, qui laisse des traces, et des questions, sans réponses. Comment juger ?

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