« La Fin de l’autre monde » de Filippo D’Angelo

Couverture de La Fin de l'autre monde, Filippo D'Angelo

D’un titre en forme de pichenette, Filippo D’Angelo nous livre un récit dans lequel on s’engouffre. On y suit un personnage bringuebalé, cynique, buveur, fumeur, emmêlé dans des amours sans tête (on vous laisse compléter le jeu de mots) et des tentations incestueuses… Le récit se déroule, on le croirait facile car on rit souvent, beaucoup, parfois malgré soi, parce que le sujet touche, qu’on a tous eu des amis comme lui – ou qu’on l’a été parfois. La langue est a priori facile. Mais ce serait passer à côté du roman. Car l’exigence surgit, larvée, dans les ricochets entre les mots et les idées. Et d’abord, mais pour finir aussi, de quel autre monde évoque-t-on la fin ?

En dansant, Ludovico parla tant et plus. Il cria des phrases dans chacune des langues ayant laissé une trace dans son cerveau ; il cria en regrettant que celles et ceux qui étaient ailleurs ne puissent pas l’entendre, et sans comprendre un mot de ce qu’il disait. Entre-temps, la population du Hungry Duck s’était muée en un idéal utopique de foule. Près d’un millier de personnes répondaient simultanément aux mêmes impulsions : drogues et désir, sérotonine, dopamine et adrénaline. Ludovico sauta de plus en plus haut, se décomposant en une séquence infinie de photogrammes tous identiques, mais néanmoins différents. L’ecstasy était la seule réalisation possible du communisme.

Ainsi le thème se faufile au sens propre, tissé par les lignes, cousu dans le récit : on est en plein cœur du sommet du G8 à Gênes, dont on se rappelle les débordements. Parallèlement à cela, D’Angelo fait de Ludovico, le protagoniste, un universitaire obnubilé par la fin du roman de Savinien de Cyrano de Bergerac, L’Autre monde – œuvre aujourd’hui méconnue, mais qui, rappel nécessaire, est une préfiguration de la science-fiction et pourrait rappeler à certains le fond et non la forme d’un Micromegas. Cette fin, il la cherche de Paris à Moscou, d’editio princeps en variantes, tandis qu’elle se joue autour de lui. Sorte de farce où le cynisme n’est pas celui du roman, mais demeure seul dans la bouche des protagonistes, l’autre monde se joue donc partout, le thème est filé comme une métaphore, avec style, verve et finesse : c’est le nôtre et celui de l’altermondialisme, celui d’une fiction, c’est un aboutissement, aussi, pour le protagoniste. On le voit rapidement, ce roman qui se lit si aisément n’est pas cousu de fil blanc et, dans une mise en abyme vertigineuse, on finit par ressembler au narrateur, cherchant sans fin cette fameuse fin à la fin du monde.

Autour d’eux transitait une foule de jeunes Italiens dont la panoplie révolutionnaire remontait à plusieurs dizaines d’années : tee-shirts rouges arborant l’imputrescible visage du Che, vareuses et bérets verts à la Fidel Castro, broches à l’effigie de Lénine, de Staline ou de Mao Tsé-Toung. Ces symboles, qui à Moscou n’étaient plus désormais que des blagues de mauvais goût de l’Histoire, survivaient en Italie comme icônes crédibles du changement. Ludovico se dit qu’il n’y avait vraiment plus d’espoir pour son pays ; il regretta Sonja et pensa avec une intensité cruelle à la venue imminente de Flore.

Si le récit en soi et sa construction sont d’une richesse déconcertante, de même le ton, le style : les citations et références sont nombreuses sans pour autant alourdir le texte, sans le déflorer, sans jamais faire perdre la patience au lecteur. Certes, on a du Kafka, du Flaubert, du Heidegger, des libertins du XVIe siècle… Un foisonnement d’auteurs français et, rappelons-le, Filippo D’Angelo enseigne le français à l’université. Sa spécialité ? Les libertins… Néanmoins, aucun parallélisme – c’est son propre aveu – n’est à tirer entre Ludovico et lui-même. Seulement, l’auteur parle de « son » monde littéraire et en maîtrise les codes et les enjeux. Avec brio. Pour preuve (le traducteur, Christophe Mileschi, a parfaitement su rendre ce passage en français), cette citation de la fin d’Être et temps rendu en dialecte :

Qêqe chôsse coume l’ête l’est overt en-d’dans d’l’intillichence de l’ête qui, coume intillichence, partient à l’ête de Qêla que vlà. L’overture primatine de l’ête, quand même qu’a’ est pas en-d’dans d’la tête, a’ permet que l’Qêla, coume ête-en-d’dans-du-monte, i’ peut avoir un rappourt à l’étant, à çui-là qu’on roncontre en-d’dans l’monte ou bin incore à çui-là qu’il est lui-mesme coume qu’il est.

Ainsi, ce roman, d’une traite, saura vous avaler, vous emmener avec lui comme seules les « histoires bien ficelées » savent le faire, mais, contrairement aux lectures que l’on compte souvent emmener sur la plage, ici, il ne faut pas se méprendre : c’est un roman exigeant, prêtant à la réflexion tant qu’au sourire. Une belle qualité dans l’écriture et la narration, une plume dont on attend avec impatience les prochaines publications.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, (trad. Christophe Mileschi), La Fin de l'autre monde, Noir sur Blanc, 2015, 336 p.
ISBN 9782882503602978-2-882503-60-2

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