Entretien avec Torticolis et Frères

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Un éditeur, ça peut être deux personnes, et deux subjectivités mises ensemble, ça peut devenir quelque chose de plus intéressant que deux fois une personne. Voici donc des réponses doubles…

Amandine G. – « Un éditeur n’est pas une institution culturelle, mais un concepteur de livres. » Comment devient-on éditeur ? Par quelle envie ? Pour quels résultats ?

Alexandre Correa – Par passion, par envie de vivre la littérature et de prendre position, d’être dans une subjectivité assumée. Et l’idée de résultat m’est un peu étrangère… Faut-il parler d’argent ? D’exemplaires imprimés ? D’exemplaires vendus ? De plaisir ? De rencontres ? De plénitude ? De statut social ? De prestige mondain ?

Tristan Donzé – L’envie principale vient d’une motivation artistique : les lignes éditoriales reposent, malgré tout, et souvent bien inconsciemment, sur un certain marché cible, un groupe social. On veut vendre dans telle librairie ou à telle enseigne, on met de côté dès lors certains thèmes, certaines violences, certaines réalités… La diversité de choix tend à faire oublier le jugement des autres. Vendre des bouquins pour une « tribu » déjà bien établie ce n’est pas notre truc. On ne retravaille pas le texte de l’auteur au-delà du formel. On assume la publication. Ce qui plaît, plaît. Il faut aussi savoir faire taire les qu’en-dira-t-on du vendeur, de la librairie locale, de la critique, voire du consommateur lambda.
Note bien que penser comme cela pourrait nous conduire aussi à publier n’importe quoi. Diversifiant pour ne pas mourir. Non. Nous revendiquons des choix de lecture. En fait, notre modèle, c’est le label indépendant, la brasserie locale… On découvre des goûts, on les propose. Sans visée première autre que partager une émotion artistique, une tournure de pensée, un goût. Si les publications sont éclectiques, peut-être est-ce par référence aux canevas éculés.
Le résultat c’est chronophage et marrant. La plupart du temps, disons. On est deux hyperactifs. Bosser pour l’amusement, cela nous convient.
C’est aussi déprimant, par moment. Quand tu te heurtes à l’arrogance du sérieux, des clans, des prétendants, de ceux qui font de l’art un temple poussiéreux, un domaine du sacré. Pire, les jeunes qui rentrent dans des cases, des petits repas, des élections, des looks trafiqués… on aimerait voir plus de cœur.

A. – « Où est passée la diversité défendue par les éditeurs et les libraires lors des débats sur le prix du livre ? » Quel est votre credo ? Votre ligne éditoriale ?

T. D. – Notre ligne repose sur notre passé. On se voyait vivre toute notre vie avec une gratte à la main et un ampli derrière. On se retrouve masterisé en lettres, prof’ et un peu con. Imagine ce que cela peut donner en termes de choix éditoriaux…
En ce qui concerne la diversité : nous sommes un peu déprimés, parfois, par les lignes figées, justement. Il y a, somme toute, peu de prises de risque dans un marché ultra local. Mais les choses changent. Il y a aussi des petites maisons d’édition bien couillues, qui prennent le relais, en proposant d’autres choses. On aimerait bien que les choses aillent dans cette direction : médias, libraires… Qu’on arrête avec cette obsession du « classicisme » ou du faux « romantisme » (écrivains stylisés, rebelles plastifiés, bohème dépassée). Cela va tuer le livre. Il faut vraiment déconner. Faire une vitrine, une pleine page sur un type dont on n’a pas parlé ailleurs, arrêter avec ces conneries de buzz, oser la diversité non arrangée.

A. C. – Rien à rajouter.

A. – « Les gens qui écrivent ne sont pas ceux qu’on croit. » Comment sélectionnez-vous vos auteurs ? Vous êtes associés à l’auto-édition, qu’en est-il concrètement ?

A. C. – Il ne s’agit pas d’auto-édition dans la mesure ou Torticolis et Frères est une entité juridique propre. Mais cette question me semble dérisoire et relever bien plus du domaine commercial que du domaine culturel. Finalement, ce qui compte c’est que des gens écrivent et que d’autres puissent les lire. Qui finance quoi me semble être peu intéressant. Mais si l’auto-édition permet de supprimer des intermédiaires inutiles entre la personne qui écrit et la personne qui lit, alors vive l’auto-édition.

T. D. – Nous ne sommes pas associés à l’auto-édition… On se réjouit pourtant des chiffres : près de 300% d’auto-édition en plus aux States, 1 livre sur 2 là-bas… Et 1 livre sur 8 en France ! Cela fait peur, hein ?

A. – « Les gens qui lisent ne sont pas ceux qu’on croit. » Savez-vous qui sont vos lecteurs ?

T. D. – Oui. Pas ceux qu’on croit.

A. C. – L’idée même de profil ou de lecteur type nous est étrangère. Nous connaissons personnellement certains lecteurs et d’autres pas. Seule certitude : nos lecteurs sont des gens, tout comme les lecteurs de la Pléiade, les fans de Chuck Norris, les bègues ou les adeptes du tuning sur auto.

A. – « Le hasard de la vie a fait que Torticolis et Frères est un éditeur suisse, mais ce hasard n’empêche pas Torticolis et Frères d’aimer son pays. » Et La Chaux-de-Fonds dans tout ça ?

T. D. – Pourquoi ce particularisme sur La Chaux-de-Fonds ? Quand je suis venu m’établir ici dans les années nonante, c’était une ville qui était magnifique, décrépie, sale, grise… Aujourd’hui cette ville me déprime.

A. C. – Un lieu comme un autre, qui a tendance à vivre dans une sorte de mythe auto-entretenu et dont les habitants ont peut-être la particularité de penser vivre une sorte d’exception culturelle plutôt que de se confronter au monde. Mais la nature environnante est très belle…

A. – « La critique littéraire n’est pas la littérature, tout comme le lichen n’est pas l’arbre. » Quels rapports entretenez-vous avec la presse, voire avec les blogueurs ?

A. C. – On ne considère pas la presse comme autre chose qu’un média soumis à de nombreuses contraintes très terre-à-terre (économiques, politiques, etc.). Un article dans tel journal, c’est bon pour l’image, mais ça ne change rien aux ventes et dans tel autre ça sera le contraire. C’est rigolo de voir ça de l’intérieur et de voir les couches de capital culturel dont les gens aiment à se parer. Mais il est important de relever que nous sommes nous aussi une partie de cette comédie. En ce qui concerne les blogueurs, je ne connais pas tellement le sujet.

T. D. – On aime bien qu’on parle de nous. On est parfois déçu du point de vue étriqué, et parfois touchés de la lucidité. Mais les vrais critiques se font rares. Des gens qui osent dire ce qui plaît, ce qui déplaît. La critique littéraire devrait davantage s’assumer comme telle. Ce ne sont pas des apôtres dont on a besoin. On espère que les blogs amènent à plus de liberté de parole. On y retrouve souvent des choses attendues. Je pense que la liberté se perd non seulement au niveau économique, mais plus grave, l’idéologie mal traduite du libéralisme vient ternir tout rapport social. On a l’impression d’être libre dans le périmètre du nombril. On fait souvent ce qu’on attend de nous. Avec un smiley en conclusion, pour peu qu’on dérape à peine.

A. C. – Je like !

A. – « Une librairie n’est pas une institution culturelle, mais un point de vente de livres. » Oui au livre dématérialisé ?

A. C. – Quand je lis un livre et que je le fais vivre dans ma tête, je le dématérialise instantanément. Et puis une liseuse, c’est furieusement matériel, non ? J’aime bien ne pas avoir besoin d’une batterie au lithium pour lire un livre papier fabriqué avec des arbres morts, mais je n’ai aucune raison de m’opposer au livre électronique en tant que tel. Je m’en fiche un peu, en fait.

T. D. – Oui au « livre ». Point. La révolution de l’imprimerie, c’est le droit de parler publiquement de soi. Il en va de même dans le cinéma. J’ai vu de magnifiques films, caméra HD au poing. Les budgets sont moindres, les points de vente devraient les diffuser… Le problème est que l’accès matériel au produit passe par une institution multiséculaire, imbriquée dans des réseaux économiques ultra complexes. Pourquoi n’avons-nous pas institutionnalisé et étatisé la formation du vendeur de disques comme celle du libraire ? Là est la question. Le disquaire a tellement assumé son choix, qu’aujourd’hui, il en meurt. Quand on parle d’institution, on parle de domination. Quand je vois des séries de portraits noir et blanc des grands auteurs éternels qui décorent l’institution où le fonds de commerce se fait dans les têtes de gondole aussi. Rien n’est « vrai ». Tout est paradoxal. C’est ce qu’on a appris à l’Uni, il me semble, pour peu qu’on ait pris le recul offert. L’histoire de la littérature a quelque chose d’entaché par le vernis social. La pensée se meut. Les éditeurs, les libraires avaient pour fonction d’appuyer l’artiste, à leur risque et péril. Aujourd’hui, je vois peu de « vrais » risques. Ceux qui les ont pris meurent. Et leur mort est un miroir pour le monde. Je commande mes disques sur Internet. J’ai d’autant plus accès qu’avant à ce qui se fait de plus spécial, à des goûts particuliers. Ce qui fait la matière du livre reste : sous toutes ses formes. « Dématérialisé » ne signifie rien. Il faut avoir le courage de se pencher sur l’œuvre, il faudra se passer des béquilles de la bien bien-pensance. Le libraire « Don Quichotte », on l’adore. Le libraire qui « sait », ou croit savoir ce qui est bon nous énerve un peu plus. Je pense qu’avoir un peu de poésie à côté du rayon légumes n’est pas idiot. Il me semble qu’on pourrait respecter, pudiquement, le choix du consommateur. Ce qui te plaît ne me plaît peut-être pas. Là est la clé de l’échange social et de vraies engueulades. Une grosse machine de vente ne tuera pas la production locale. Dans certaines régions des États-Unis, tu ne peux trouver que des bières locales dans les stations-service. Ils ont passé le cap de l’autoproduction locale. Tu sais, quand Modiano est hacké cela me fait marrer. Il faudra qu’on admette que trois « Beyoncé », ça suffit, en produire une quatrième va tuer le marché. Les gens qui ont peur de cela sont des gens qui ne savent pas se repérer, voire qui n’ont pas de goûts, qui veulent qu’on leur apprenne à penser ou que la sécurité ontologique obsède. Quoi « Modiano » ? La réalité a toujours une dimension subjective, un angle, un déséquilibre. On a vu quelqu’un s’énerver parce qu’on avait fait des cartes postales « Jamais nous n’aurions publié Proust ». Il nous répétait inlassablement le discours fixé de ce qu’il avait entendu à l’Uni. Jusqu’à défendre n’importe quel discours totalitaire, y a une maigre marge. Par contre d’autres se sont marrés, et nous ont dit « Vous êtes cons les gars, y a des choses géniales chez Proust. » Et ils ont raison.

A. C. – Ben ouais, on est con…

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Par Amandine Glévarec

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