Entretien avec Thomas Sandoz

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Amandine G. – Tes récits sont très souvent noirs. D’où te vient ce besoin d’écrire des histoires sombres alors que tu sembles être un homme plutôt heureux ?

Thomas SandozIl se trouve que mes derniers livres publiés portent effectivement sur des sujets graves. Mais j’ai produit parallèlement d’autres textes, dans d’autres styles, avec d’autres formes. Tiens, ça me rappelle le téléphone d’une bibliothécaire en Franche-Comté où je devais faire une lecture. J’ai mis quelques minutes avant de comprendre le but premier de son appel, s’assurer que je n’étais pas un auteur sinistre. Je l’ai je crois rassurée, comme j’espère le faire pour toi : oui, l’auteur se retrouve toujours dans ses textes, non, il ne faut pas confondre en littérature l’auteur et ses personnages.

A. – Un des éléments récurrent dans tes romans, selon moi, c’est le surgissement de petites parcelles d’espoir, comme de petites illuminations qui viennent « sauver » le lecteur. C’est le cas, notamment, dans Les temps ébréchés. Comment construis-tu le rythme de tes récits ?

T. S. – Les Temps ébréchés est en effet fondé sur un mouvement croisé, la maladie de la protagoniste, Blanche, et sa façon d’y répondre. Lorsqu’elle apprend qu’elle va perdre définitivement l’ouïe, Blanche va réorganiser sa vie et, entre autres, apprendre dans l’urgence à lire la musique. C’est donc un roman qui « ouvre » malgré la gravité de la situation initiale. J’aime beaucoup l’idée de transition, mieux encore, de bascule. C’est une évidence narrative, mais les personnages doivent être différents à la fin du roman. Ils doivent avoir évolué. C’est bien sûr le cas dans Même en terre où le jardinier trouve sa façon de faire face à la souffrance, ou dans Malenfance puisque Pouce aura définitivement quitté l’insouciance de l’enfance au terme du parcours nocturne qui est la colonne vertébrale de ce roman. Donc, oui, comme j’ai opté dans mes dernières publications pour un style dense, sans dialogues, j’essaie de glisser dans le récit des espaces de respiration pour les lecteurs. C’est aussi le rôle que jouaient les illustrations de Catherine Louis dans La Fanée.

A. – Tu es depuis 2012 publié chez Grasset, une des maisons d’édition les plus en vue. Qu’est-ce que cela a changé pour toi ?

T. S. – Le premier mot qui me vient est « exigence ». Bien sûr, il y a un gain immense en termes de visibilité, de diffusion, de crédibilité. Bien sûr, il y a l’immense bonheur de travailler dans une équipe efficace et chaleureuse qui produit de beaux objets – c’est très important, la couverture, le papier, les caractères, la mise en page, hélas trop d’éditeurs que je connais s’en moquent, ce qui est extrêmement dommageable pour toute la « chaîne du livre ». Il y a aussi les rencontres formidables avec d’autres auteurs, de la Maison ou pas, que permet soudain le fait d’être considéré comme un « membre de la famille ».
Mais en vérité, ce qui change fondamentalement, c’est un saut dans les exigences. Travailler encore plus, mieux, se remettre en question, évoluer, comment dire…

A. – Tu parles d’une nouvelle pression, d’un autre genre, maintenant que tu es parvenu là où tu es aujourd’hui. Comment la gères-tu ? Comment vois-tu l’avenir de tes publications ?

T. S. – Pression, oui, mais une fois encore, je préférerais utiliser un autre mot, par exemple « responsabilités », ici au pluriel, peut-être plus positif et constructif. Je ne sais pas de quoi sera fait l’avenir, il y a bien trop de paramètres qui m’échappent et m’échapperont toujours. Tout cela est extrêmement fragile. Mais chaque matin, je me lève conscient de l’immense privilège que j’ai, et je travaille en essayant d’être un peu meilleur que le jour précédent, je tente, je jette, je lis, je me documente. J’essaye d’être honnête, professionnel, exigeant envers moi-même. J’essaye d’être à la hauteur de la confiance dont me témoignent, à différentes étapes, et pour ne citer qu’eux, mon éditrice, mon attachée de presse, les critiques, les libraires, les organisateurs d’événements littéraires, sans oublier, the last but not the least, les lecteurs qui eux aussi partagent un des biens les plus précieux, le temps.

A. – Cependant, tu as été avant cela publié en Suisse romande, chez différents éditeurs (G d’encre, D’Autre Part, L’Hèbe, L’Âge d’Homme), malgré quelques incursions françaises (P.U.F., Le Seuil). Comment te situes-tu dans le paysage littéraire suisse romand ?

T. S. – Quelqu’un qui a beaucoup de chance, parce qu’avant ces trois récents ouvrages chez Grasset, il avait déjà pu réaliser plusieurs rêves éditoriaux – tu fais allusion à mes ouvrages de vulgarisation, alors oui, travailler avec Dominique Lecourt aux PUF ou Nicolas Witkowski au Seuil, ce n’était pas anodin !
Bon, j’aime à me présenter comme un auteur francophone originaire et vivant actuellement dans le Haut Jura suisse. Cela en dit déjà beaucoup entre les lignes – les sapins, l’horlogerie, le climat, le protestantisme… Ensuite, il y a le projet de vie. Écrire, c’est mon métier. Actuellement, l’essentiel de mes revenus provient de mandats liés au monde du livre entendu au sens le plus large – ateliers d’écriture dans les écoles, lectures, articles, animations en bibliothèque, bourses, prix, et ainsi de suite. Je connais et m’intéresse à la politique culturelle, aux problèmes du droit d’auteur, à la prévoyance sociale des artistes, au marché du livre. C’est aussi ce genre de préoccupations qui me caractérise.
Alors mon inscription dans le paysage littéraire romand ? Eh bien elle découle de tout cela. Je suis à la fois très proche de mes amis écrivains que je croise régulièrement, que je lis, dont je partage les échéances de l’assurance maladie, et chanceux d’avoir le privilège que procure le fait d’être, peu ou prou, un « auteur de Paris ».
[Rires]

A. – Comme récemment au Livre sur les Quais à Morges ?

T. S. – Oui, où j’avais été placé avec les invités français, et non pas avec mes camarades suisses, de l’autre côté de la tente. On se faisait des petits signes par-dessus la foule !

A. – Pour finir, quel est l’élément le plus important pour toi, en tant qu’écrivain, dans le fait de publier ?

T. S. – À titre personnel, cela permet de passer à autre chose, d’aller de l’avant. Une fois publié, selon la formule consacrée, un texte ne nous appartient plus. Il est parfois apprécié, parfois compris de travers, parfois boudé. Il y a toujours le risque, cela fait partie du jeu, que ce qui vous a occupé parfois de longues années soit liquidé en quelques phrases, j’aime-j’aime pas. Le ratio entre le travail engagé et la réception est toujours disproportionné, et c’est pourquoi – mais c’est une question de caractère – j’ai toujours mon clavier tourné vers l’avenir. Je suis d’abord intéressé par ce qu’il me reste à écrire, à mes envies, à mes faiblesses à gommer. L’avantage, c’est que je peux aller sereinement à la rencontre des lecteurs, car je suis, comme disent les psys, déjà en projet, et je peux donc entendre, comprendre et intégrer toutes les critiques, positives comme négatives, qui me sont faites.

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