Entretien avec Sylviane Chatelain

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Amandine G. – Le lecteur croit comprendre que dans La Boisselière nous sommes en temps de guerre, mais rien n’est dit. Était-ce une réelle volonté de ne pas vouloir situer l’action ?

Sylviane Chatelain – Écrire un roman, c’est toujours enfermer un nombre plus ou moins grand de personnages dans un espace restreint, quelques centaines de pages, et les observer. Jouer avec eux, les placer l’un en face ou à côté de l’autre, les regarder s’affronter ou s’unir, se blesser ou s’aimer. Voir comment ils vont réagir aux différents événements qui leur sont imposés.

Ce huis clos est encore plus prononcé dans La Boisselière puisque mes personnages sont confinés dans un lieu, une maison perdue dans la montagne, dont il leur devient de plus en plus difficile de s’échapper.

Ce qui les a obligés à fuir, qui les maintient dans cet isolement, ce sont les troubles, le chaos du monde, les dangers et les violences d’une société qui s’effondre.

Pourquoi préciser davantage ?

Hommes, femmes et enfants jetés sur les routes après avoir abandonné tout ce qu’ils possédaient : une image malheureusement trop familière, une situation qui s’est répétée tout au long de notre histoire, qui est celle, aujourd’hui, de tant de gens, qui se reproduira encore.

Mon intention n’était pas de décrire une période de crise, de guerre ou de révolution, mais de m’attacher à ceux qui en subissent les conséquences, qui se voient arrachés à leurs habitudes, leurs occupations, leurs demeures et leurs affections. Ce qui m’intéressait, qui devait dans mon projet être le sujet de mon livre, c’étaient la naissance et l’évolution de cette communauté précaire, les relations tissées entre ses membres, leur évolution au gré des circonstances, leur façon de gérer les conflits, les démêlés avec leur conscience, les choix qu’ils sont amenés à faire.

A. G. – De la même façon, le passé des différents personnages, même celui du narrateur, est assez flou. Vous avez imaginé leur biographie avant de vous lancer dans l’écriture de ce roman, ou même pour vous il y a des parts d’ombre ?

S. C. – Il y a toujours des parts d’ombre. Dans la connaissance que nous avons des autres et de nous-mêmes. Et, de nouveau, ce n’est pas le passé de mes personnages (même si j’évoque assez souvent leurs souvenirs pour qu’on puisse l’imaginer en partie) qui me paraît important, mais plutôt le rapport qu’ils entretiennent avec lui.

Au début d’un livre, il y a souvent une question, ou plutôt une inquiétude, la question elle-même ne se précisant qu’au cours de la rédaction. Une question, en ce qui concerne La Boisselière, que j’ai amené Robert à formuler : Les circonstances changent, constate-t-il, et nous changeons et de quoi serons-nous capables encore, pour survivre, qui nous éloignera chaque jour davantage de ce que nous avons cru ou voulu être ?

Au début de leur histoire, je connais mal mes personnages. Ils s’imposent et ne se dévoilent que peu à peu. À force de les côtoyer chaque jour, pendant des années, ils me deviennent très proches. Ils réclament mon attention, m’accaparent et me quittent quand ils ont obtenu de moi ce qu’ils voulaient.

A. G. – J’entends souvent parler de la cohérence de votre œuvre, nouvelle et roman, qu’est-ce qui définit à votre sens votre style ou le choix de vos sujets ?

S. C. – Mes sujets naissent, comme je l’ai dit, d’une inquiétude, plus précisément de la rencontre entre une préoccupation (consciente ou non) et un événement extérieur, fait divers lu dans un journal, propos cueillis au vol, visages croisés dans la rue, nouvelles du monde…

Alors surgit une image qui s’anime lentement, en suscite d’autres. Pour ce roman, la première scène qui m’est apparue clairement est celle du groupe épuisé dans la clairière, avant la découverte de la maison.

Quant au style, il est le fruit de la nécessité et de la difficulté de traduire au plus près ce que je vois, ressens et désire communiquer. Cette traduction exige une patiente recherche des mots qui souvent se dérobent, elle exige de tenir compte non seulement de leur sens mais aussi de leurs couleurs, de leurs sonorités, du rythme des phrases, de la structure du récit avec suffisamment de rigueur pour ne pas hésiter à supprimer une phrase qui sonne bien si elle ne semble pas juste. Et souvent il faut savoir renoncer à des moyens qui ont fait leur preuve pour se forger de nouveaux outils.

Quant à la cohérence de tout cela, j’ai de la peine à me prononcer. Je n’aime pas me relire. C’est au lecteur d’en décider.

A. G. – Aux dires de votre éditeur, vous êtes assez discrète dans la scène littéraire romande. Est-ce une volonté de vous protéger ? Peut-on toujours dissocier l’œuvre de l’auteur ?

S. C. – On ne peut pas dissocier l’œuvre de son auteur. Elle se nourrit de sa vie, de toute l’épaisseur de sa vie. Elle se nourrit même de ce qu’il n’avouera jamais, ni aux autres ni à lui-même, de ce qui se cache au fond de profonds et obscurs labyrinthes qui, quelquefois, par la grâce de l’écriture, rejoignent ceux du lecteur. Alors le livre lui appartiendra et il se sentira proche de celui qui l’a produit sans éprouver le besoin de connaître sa biographie.
Volonté de me protéger, peut-être, mais surtout de protéger mon travail.

Pour écrire j’ai besoin de silence et de solitude. Il me faut aussi travailler régulièrement, descendre lentement, par paliers, d’une version à une autre jusqu’à la dernière. Rien n’aboutit si je me disperse, si je me laisse distraire.

A. G. – Vous avez reçu un certain nombre de prix et de distinctions. La reconnaissance de vos pairs est-elle importante ?

S. C. – Oui, c’est important pour moi qui doute continuellement de la qualité de mes textes comme le sont aussi toutes les marques d’intérêt de mes lecteurs. C’est un encouragement qui me donne la force et le droit de continuer.

A. G. – Si vous deviez conseiller à nos lecteurs une bonne façon de découvrir vos écrits, quel livre ou quel recueil de nouvelles lui conseilleriez-vous en première lecture ?

S. C. – Quand un lecteur me pose cette question, j’essaie de connaître ses goûts. Est-ce qu’il lit volontiers des nouvelles, est-ce qu’il préfère les romans ? Je lui parle un peu de mes livres pour qu’il puisse se déterminer lui-même. Puisque, en l’occurrence, ce dialogue n’est pas possible, je proposerais le dernier recueil de nouvelles ou le dernier roman et, si ces textes ont le bonheur de plaire, de remonter le courant, d’un livre à l’autre.

A. G. – Question subsidiaire mais toujours intéressante : quel type de lectrice êtes-vous ? Quels genres de livres vous transportent ?

S. C. – Les livres qui élargissent, transforment mon regard.

Ceux qui ne m’entraînent pas en courant d’une page à la suivante dans le seul désir d’en connaître le dénouement, mais qui me retiennent au contraire, me donnent l’envie de m’attarder dans un monde qui ne m’appartient pas, que je reconnais pourtant comme s’il m’avait attendue. Quand les mots d’un autre deviennent les miens, s’offrent comme un miroir dans lequel je me perds et me retrouve, me découvre à la fois différente et plus proche.

Ceux que je referme à regret tout en sachant que, désormais, ils feront partie de ma vie.

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