Entretien avec Serge Cantero

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Amandine G. – Serge, au vu de la qualité de ton récit et de la maîtrise de ton style, j’ai vraiment peine à croire que ce soit ton premier roman ! Tu nous le confirmes ?

Serge Cantero – Absolument. Jusque là je n’avais jamais imaginé – souhaité, oui – que je trouverais le souffle nécessaire pour une œuvre de plus de trois ou quatre pages, un poème, une nouvelle, genres auxquels je me suis essayé très (trop ?) jeune et que j’ai abandonnés rapidement. Mais j’ai toujours aimé écrire et lire.

A. – Tu as écrit cette histoire en t’inspirant de dessins que tu avais réalisés, représentant des personnages plus ou moins disgracieux. La description de l’hôpital est extrêmement visuelle et précise. Là aussi, tu t’es appuyé sur des dessins ?

S. C. – Absolument pas. J’ai procédé d’une manière analogue à celle du travail de peinture mais sans aucune esquisse ou dessin préalable, en laissant peu à peu venir les lieux les uns après les autres. Le domaine et ses environs se sont « dessinés » d’eux mêmes. La seule béquille a été un plan de l’intérieur de la maison pour ne pas m’y perdre. Pour le reste je l’ai découvert en le créant, bien que j’aie étudié des vues aériennes de la région de la forêt de Bavière pour vérifier que tout cela pouvait être plausible. J’aime beaucoup la vraisemblance ; en peinture aussi.

A. – Il flotte dans tout ce roman une certaine atmosphère à la Lovecraft, est-ce que ça te paraît juste comme comparaison ?

S. C. – Bien que j’aie beaucoup entendu parler de lui, je n’ai jamais lu cet auteur et ne suis pas très féru de science-fiction, je ne connais qu’un peu Huxley, Bradbury et Wells. Je ne peux donc pas me prononcer là-dessus. Par contre il me revient en mémoire une anecdote : un juré lors d’un examen aux Beaux-Arts me lança « bien sûr c’est un peu proche de Balthus ! » sur un ton un peu réprobateur, et, à peine l’examen terminé, je courus à la bibliothèque voir qui était ce Balthus… que j’ai adoré. Peut-être aimerais-je Lovecraft aussi ?

A. – D’où te vient l’inspiration ? Tes dialogues sont très justes. As-tu étudié un minimum la neuropsychologie pour arriver à un tel résultat ?

S. C. – Pour les personnages, je suis parti d’une exercice pour me vider la tête : après une longue séance de peinture, faire le portrait de quelqu’un avec pour seule règle que ce visage ne respecte aucun canon de beauté, ou plutôt soit un canon de laideur. À chaque fois différent si possible. Je partais du principe que la plupart des gens qualifiés de laids ne méritent pas le mépris ou le rejet qui accompagne ce constat, car au fond ce qui est à rejeter n’a rien à voir avec l’apparence, avec le visible, mais avec ce que l’on est intérieurement qui souvent ne transparaît pas de manière évidente, sauf pour ceux dont le regard est exercé par l’expérience personnelle ou par leur profession, comme les psychiatres ou les « mages » ou « devins » de toute sorte, curés, chamans, guérisseurs, charlatans, escrocs, flics, etc.

Je n’ai jamais suivi de cours en médecine de l’esprit, mais je m’y suis toujours beaucoup intéressé. Sous toutes ses formes…

A. – Tu brouilles volontairement les pistes en donnant un air de vraisemblance à une histoire que nous espérons inventée de toutes pièces. Nous savons néanmoins que ce type d’expériences sur des cobayes plus ou moins volontaires a eu lieu. Dans quelle mesure t’es-tu documenté, et inspiré, de faits historiques réels ?

S. C. – Mes personnages, nés en images, sont des êtres de fiction – comme le sous-titre du livre le précise – mais le contexte est volontairement vraisemblable. Oui ce type d’expérience a eu lieu, dans les camps de concentration, le fait est bien connu, mais surtout, et cela l’est moins, en Europe, en Amérique, en URSS, en fait partout dans le monde. Il est probable d’ailleurs que cela se fasse encore aujourd’hui car les seuls qui soient au-dessus de la morale ou de l’éthique sont les scientifiques et les agents secrets. Combinez les deux et vous aurez le contexte dans lequel j’ai imaginé mon histoire. Je me suis beaucoup documenté et au fil de mes découvertes j’ai pu utilisé des informations importantes, comme la présence du futur chef des expériences sur le LSD aux USA, le psychiatre canadien Ewen Cameron, comme expert au procès des médecins à Nüremberg, ou la livraison par la firme Boehringer de 720 tonnes de trichlorophénol à Dow Chemicals pour fabriquer l’agent orange durant la guerre du Vietnam. Tout ceci est le passé, oui, mais que font les firmes chimiques et pharmaceutiques d’aujourd’hui ? L’histoire se répète, on le sait bien.

A. – La construction qui se base sur une chronologie non linéaire mais surtout sur différents types de « documents » ainsi que sur un nombre conséquent de personnages, me laisse rêveuse. Comment as-tu réussi à respecter tous ces styles d’écriture pour que l’ensemble soit tellement plausible ? As-tu réalisé une fiche biographique pour chacun des patients par exemple ?

S. C. – Je me suis donné comme consigne de tester une multitude de styles, principalement la description très détaillée du lieu et les entrevues médicales, pour lesquelles chaque personnage devait avoir sa propre façon de parler, puisqu’effectivement ils sont très nombreux et qu’on ne les entend que deux ou trois fois chacun. Pour ma première expérience d’écriture romanesque j’ai pensé que cet exercice de « styles » me faciliterait la tâche et m’aiderait à m’en trouver un, si possible. La complexité liée au grand nombre de personnages et à la non chronologie du récit m’ont en effet obligé à dresser tout un tas de plans, de fiches et de chronologies évolutifs qui m’ont été très utiles pour respecter mes propres données et construire une intrigue au fil de l’avancée du récit. Ce roman s’est élaboré sans objectif préalable mais celui-ci est apparu de plus en plus clairement grâce aux rencontres diverses, réelles ou imaginaires – quelle différence ?

A. – Finalement, quelles sont les motivations réelles du docteur créateur de cet étrange hôpital, tout cela garde un certain côté flou, même une fois le livre terminé. Humaniste ou savant fou ?

S. C. – Je me le demande encore moi-même et c’est pour cela que j’ai décidé de continuer d’imaginer l’histoire de Hermann Waldherr là où on l’a laissé à la fin de ce roman, c’est-à-dire seul – ou presque, puisque quelqu’un a découvert son univers et nous le livre sous la forme d’un paquet arrivé treize année après son expédition – prêt à vivre en ermite dans les bois, avec pour seul compagnon son cerveau et ce qu’il contient…

A. – Tu es peintre, le processus de création est-il le même avec un pinceau à la main et avec un crayon ? As-tu préparé un plan comme tu aurais pu préparer une esquisse ?

S. C. – Comme pour un tableau je me suis lancé dans le vide, sans parachute. Mais à la différence de ce qui se passe sur une toile où tout est là, visible immédiatement et instantanément, l’élaboration d’un récit assez long s’est avérée plus complexe à englober d’un seul « regard ». Alors oui, j’ai eu besoin de dresser une « ligne du temps », car les fragments de conversations enregistrés ont été écrits dans un désordre chronologique volontaire et sans repères, je ne serai pas parvenu à garder la cohérence souhaitée. Ceci m’a permis de construire peu à peu la trame et le drame qui se joue dans ce roman et d’apporter des corrections si nécessaire après vérification.

A. – Trouver un éditeur a-t-il été compliqué ?

S. C. – Pas vraiment, j’ai envoyé le manuscrit déjà mis en forme à une douzaine de maisons d’éditions, les principales – j’avais même adopté les mesures de certaines collections pour avoir plus de chances. Et après six pou sept réponse polies mais négatives, j’ai eu le bonheur de trouver un message sur mon répondeur, c’était Patrick Vallon qui me disait que L’Âge d’Homme était partant. J’ai donc sauté au plafond, poussé un petit cri, puis éclaté de rire, et voilà.

A. – As-tu envie de continuer l’écriture ou était-ce une parenthèse dans ta vie artistique ?

S. C. – C’est déjà le cas. Je travaille à une sorte de suite des « laids », où l’on aura peut-être une autre lecture possible du premier livre et des personnages qui reviennent, mais dans un style très différent, plus linéaire et chronologique, bien que…

L’écrit était imbriqué dans le peint, et l’en avoir extrait donne à mes images d’aujourd’hui une dimension nouvelle à mes yeux. Peut-être que cela sera perceptible lors de ma prochaine exposition à la Galerie Humus cet hiver.

A. – J’ai hâte de lire la suite, peux-tu nous en dire un peu plus ?

S. C. – Cela se passera sur la côte Pacifique du Mexique en 2014, dans le Urwald entre 2000 et 2013 et sur l’île monastique de Reichenau dans l’Untersee, partie inférieure du lac de Constance, vers 1050, sans oublier les autres digressions spatio-temporelles nécessaires pour bien s’amuser. On retrouvera Gaston Récréé et Karl von List, les vieux amis des années 80 à Berlin-Est et pleins de nouveaux-venus hauts en couleur, dont je n’ai rencontré que quelques-uns à cette heure, mais que je me réjouis de te présenter.

A. – Question subsidiaire et non obligatoire : quand est-ce que tu fais mon portrait ?

S. C. – Je ne tire le portait de personne sur le vif, il y a la photographie pour cela. Il n’y a eu qu’une seule exception, à sa demande, tellement insistante que je me suis fâché et l’ai fait ! C’est un de mes tableaux préférés, mais malgré cela je n’ai pas eu envie de recommencer. Je préfère m’inspirer des visages que je rencontre ou croise dans la rue, au bistrot, dans les transports publics. Je les digère et lorsque je dessine ou peins, les régurgite en quelque sorte, comme un ruminant, et les types humains ressortent, mélangés ou exacerbés. Ce qui m’intéresse ce sont les identités communes, pas l’individu. Donc tu es sûrement déjà dans un tableau, encore faut-il t’y trouver, ou alors y seras-tu un jour, sans le savoir avant.

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