Entretien avec Serge Bimpage

Serge Bimpage

Amandine Glévarec – Albertine demande à Naz, votre narrateur, pourquoi il s’est intéressé à son histoire à elle. Je vous retourne la question, pourquoi avoir écrit ce roman en vous inspirant de l’affaire Dard ?

Serge Bimpage – Le choix du sujet est souvent un mystère pour les écrivains eux-mêmes. J’avoue que je ne le sais pas moi-même, ou du moins pas exactement. En tout cas, ce fait divers m’avait marqué à l’époque, il m’a travaillé de longues années sans que je sache véritablement à quel niveau. Il fallait donc que je m’y plonge, que j’écrive dessus pour en exorciser le sortilège. C’est pourquoi je cite cette phrase de Julien Green, en exergue : « J’écris des livres pour savoir ce qu’il y a dedans. » Une chose est certaine, plusieurs de mes livres (La seconde vie d’Ahmed Atesh Karagün, La Reconstitution, Moi, Henry Dunant j’ai rêvé le monde) donnent la parole à des gens qui en ont été privés. ll n’y a rien de pire, pour un homme, que de vouloir exprimer quelque chose d’important sans parvenir à le faire. Surtout quand il a vécu un drame. C’est le cas des protagonistes de ce roman.

A. G. – Il y a une mise en abyme fabuleuse dans votre récit car tous ceux qui connaissent le fait divers réel le reconnaîtront, mais personne ne saura à quel point Naz est inspiré de vous, ni dans quelles circonstances vous avez pu rencontrer les véritables protagonistes. Comment doit-on lire La Peau des grenouilles vertes pour résister au vertige, comme un roman, un documentaire, une autofiction ?

S. B. – Les classifications ne me disent rien qui vaille. Cela dit, vu le degré d’invention, il s’agit bel et bien d’un roman, qui exploite à fond le « mentir-vrai » pour tenter de s’approcher d’une vérité. Car, et c’est ce qui m’a attiré dans ce fait divers, on peut y découvrir plusieurs thèmes métaphysiques, qui se superposent et se répondent : l’obsession éternelle de l’argent, bien sûr, mais aussi le destin « contre nature » de certaines vies, la difficulté de se réaliser au pays du bonheur, la relation entre réalité et vérité. A quoi s’ajoute une problématique plus spécifiquement littéraire. Celle du rapport de l’écrivain à ses personnages. A cet égard, le personnage de Naz m’a été très utile. Il est le vecteur de tous ces thèmes. Comme journaliste, il fut hanté par cette contradiction ontologique entre la relation prétendument objective des faits et ce qui se cache véritablement derrière. Comme « nègre », il se rend compte que tout ce qu’il écrit ne lui appartient pas et qu’il ne pourra jamais en signer l’authenticité. Enfin, comme romancier, il comprendra que si la fiction se rapproche le plus de la vérité, elle ne saurait en garantir la pureté.

A. G. – Pourquoi Naz n’arrive-t-il pas à écrire une pure fiction ? La fiction est-elle toujours inspirée de la réalité ?

S. B. – Je ne connais pas de pure fiction, tout écrivain s’inspire de son vécu, l’inspiration ne tombe jamais du ciel. De plus, Naz n’aurait pas pu inventer l’histoire si rocambolesque de cet enlèvement. En ce sens, on peut dire que le fait divers est plus puissant que la fiction. Au reste, ce n’est pas le fait divers en soi qui intéresse le narrateur – ni moi-même – mais bien les questions qu’il soulève et les vérités qu’il dissimule ou révèle. Fernando Pessoa le dit autrement dans Le livre de l’intranquillité : « Les choses n’ont de valeur que l’interprétation qu’on en donne ».

A. G. – Ce qui nous entraîne dans la question du droit de disposer de la vie d’autrui et de l’intégrer dans une fiction. Pourquoi avoir changé les noms, les professions ? Par pure peur d’un procès ou pour brouiller les pistes ? Une certaine auteure française ne s’est jamais privée de mentionner des noms, au grand dam de son avocate, quelle est la limite à ne pas franchir ?

S. B. – L’auteure à laquelle vous faites (vous aussi) allusion pratique un radicalisme littéraire que je n’approuve pas. Le problème de fond réside en effet dans l’affrontement de deux droits d’égale importance : la liberté d’expression, ou de création, et la protection de l’intimité. L’un ne doit pas prévaloir sur l’autre. Pour ce qui me concerne, la limite est celle du respect. Si l’écrivain aime ses personnages même les plus détestables – conseil et condition pour bien écrire que m’avait prodigué Marguerite Yourcenar à Mont Desert -, il ne cède à aucun moment à la diffamation. C’est ce respect qui invite à déplacer le plus possible, à changer les noms et les professions. Je répète que ce qui intéresse la littérature n’est pas plus la réalité des personnages dont elle s’inspire que celle du fait divers en tant que tel, mais les ressorts humains dans ce qu’ils ont d’universel. C’est pourquoi je désapprouve une démarche qui consisterait à régler ses comptes avec des personnages réels ; elle rendrait un mauvais service à la littérature.

A. G. – Joséphine a très longtemps refusé de parler de son histoire. Je ne vous demanderai pas dans quelle mesure ce qui se passe entre Albertine et Naz à la fin de votre roman est vrai, mais pouvez-vous tout au moins nous préciser si elle a lu votre manuscrit, et si oui ce qu’elle en a pensé ?

S. B. – Tout au long de la construction du roman, j’avais à l’esprit Albertine. Il eût été bien sûr impensable de ne pas tenir compte de la victime. J’ai déployé beaucoup d’efforts pour tenter de me représenter le traumatisme qu’elle avait subi, surtout, comment elle était parvenue à se reconstruire, à faire preuve d’une impressionnante résilience. Sa personnalité poétique et sa seule présence tout au long de la rédaction constituaient un heureux contrepoint au personnage déprimant d’Edmond K. Tout cela en imagination, bien sûr. Elle était là aussi pour me rappeler constamment toute l’horreur du forfait de son ravisseur. J’ai envoyé le livre à Joséphine, mais nous sortons là de la question littéraire.

A. G. – Vous avez le sens de la formule. J’ai été très marquée, entre autres, par cet extrait : « L’affaire Onson, les histoires des autres, elles t’évitent la première personne, Naz. C’est ton crime et ton alibi. » Quel est le crime, et quel besoin d’un alibi ? Que Serge Bimpage cache-t-il pour préférer éviter d’avoir à parler de lui ?

S. B. – Votre question confirme que nous avons bien affaire à un roman, et non à une autofiction ou un récit de vie. Le personnage de la femme de Naz, qui prononce cette phrase, sert à soulever la question du masque chez l’écrivain. Le ravisseur, singulièrement, se fait attraper à cause du masque qu’il porte pour chercher à se dissimuler. L’écrivain, pour toucher à l’universel, doit aussi avancer masqué, éviter de trop parler de lui, de ses propres démons pour laisser la place au sujet et entrer résonnance avec le lecteur. Mais rassurez-vous, je n’ai tué personne !

A. G. – Question subsidiaire : je comprends votre titre car votre roman en donne la référence et l’explication. Néanmoins, pourquoi l’avoir appelé La Peau des grenouilles vertes, alors que finalement l’argent n’est pas vraiment le sujet central de votre livre ?

S. B. – Bien sûr que si ! Voilà un personnage que tout conduit à se persuader que l’argent mettra fin à ses problèmes ! Au point qu’au fil de ses brigandages, escroqueries et contrefaçons, se rendant compte que ce processus diabolique risque de le perdre, il caresse l’idée d’un coup ultime – un enlèvement contre une formidable rançon – pour le tirer de sa double vie. L’argent par l’argent, comme on dit le mal par le mal. En prison, il aura tout le temps de méditer cela. Il sera d’ailleurs bouleversé par la lecture des mémoires du chef sioux Tahca Ushte, en particulier le passage évoquant la malédiction des « peaux de grenouilles vertes » que sont les dollars.

Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on LinkedInShare on Google+Pin on PinterestEmail this to someone