Entretien avec Prisca Agustoni

Prisca Agustoni

Bertrand Schmid — Prisca Agustoni, vous êtes née au Tessin, avez étudié à Genève et enseignez maintenant au Brésil. Dans Un Ciel provisoire, vous semblez confesser « puisque je suis autre / dans chaque langue / puisque je change de mue / comme on change d’adresse ». Mais est-ce là une confession ?

Prisa Agustoni – Vous avez sans doute raison : il y a dans mon écriture une conscience de ce qui signifie « changer de mue » dans le sens de vivre dans plusieurs contextes linguistiques et culturels en même temps… Néanmoins, je crois que la coexistence de plusieurs langues et contextes culturels est devenue (ou a toujours été…) un fait assez récurrent de nos jours. Donc, en ce sens, je ne crois pas qu’il y ait là une confession proprement dite, plutôt une constatation.

B. S. — Vous écrivez principalement de la poésie. Pourquoi employer le français alors que l’italien, par exemple, offre un « chant » dont le français semble dépourvu ?

P. A. – À vrai dire, j’ai toujours écrit en italien. Ce n’est qu’en 2006 que j’ai ressenti le besoin d’écrire aussi en français, je ne sais pas trop expliquer pourquoi. Je suis sûre que ça a commencé en 2006, car mes premiers poèmes en français datent de cette année. Tout d’abord, il s’agissait de donner un langage à des images, à des sensations qui me rattachaient profondément à un vécu genevois. En même temps, en 2006 je suis devenue mère pour la première fois, après avoir vécu la grossesse comme une période pendant laquelle je me suis tournée vers mon intérieur avec douceur, patience et écoute. Dans cet état de recueillement, j’ai senti que la langue française (avec sa musique, son rythme, ses images) me manquait beaucoup et demandait un espace plus important dans ma vie. La façon la plus spontanée que j’ai trouvé pour ramener le français à mon quotidien, malgré mon exil culturel et territorial, a été l’écriture. J’ai ainsi adopté assez naturellement le français pour vivre dans cette patrie littéraire où l’on peut voyager sans sortir de chez soi.

Quant à l’idée du chant, tout en valorisant et en respectant la tradition poétique italienne, assez enracinée dans certains paradigmes rythmiques classiques, je ne suis pas complètement ce chemin lorsque j’écris moi-même en italien… J’aime la notion de contre-chant, c’est-à-dire une écriture poétique qui s’éloigne un peu des notions de « beauté » et « d’harmonie » inhérentes à l’idée classique de chant. Les notions de contraste, de tension, de dissonance entre forme et contenu me sont devenues familières depuis la lecture de poètes contemporains qui appartiennent par exemple à la tradition italienne, tels Eugenio Montale, Vittorio Sereni, entre autres…

Ceci dit, vous comprenez bien que l’absence de ce « chant » ne me perturbe pas du tout, bien au contraire ! Lorsque j’écris en français, c’est une certaine image qui surgit d’abord. La langue se niche dans cette image là, en cherchant les mots qui résonnent. D’autre part, je me rapporte à la langue française de façon assez sensorielle, c’est-à-dire, j’aime énormément la sonorité de certains mots, et lorsqu’un mot me capture, il tourne dans ma tête jusqu’au moment où j’arrive à le poser avec justesse dans un vers.

B. S. — Un Ciel provisoire – de même que Le Déni – semble toujours situer l’attente dans l’intervalle, dans l’entrebâillement. Est-ce là que vous situez l’échappatoire à notre condition ?

P. A. – Question difficile… À mon avis, c’est la poésie elle-même qui se situe dans l’intervalle ; c’est à dire, c’est la capacité d’être porteuse d’un certain regard sur la réalité – un regard attentif, pas forcément direct mais qui perce et pose des questions -, c’est cette capacité-là qui la situe dans l’entrebâillement, dans ce qui n’est pas dit de la même façon que le langage du quotidien. Ceci dit, je ne considère pas la poésie un genre toujours voué au sublime dans le sens romantique du terme – comme étant pure verticalité -, néamoins je crois que la poésie représente une espèce de pause qui illumine, un phare dans l’obscurité, capable de capturer le sentiment d’une époque, d’une société, d’une génération, d’un individu… Contrairement à la voracité avec laquelle on dévore (et par laquelle on est dévoré par) les informations, les faits, les objets et les possibilités, il me semble que notre condition s’incline toujours plus vers le manque de concrétude, le manque de sens, voire le manque d’une certaine humilité même (comme civilisation, je veux dire) qui nous aideraient à mieux comprendre notre temps, et à nous fortifier face à lui. Lorsque le langage poétique ose se manifester, il révèle peu, il dit par morceaux, n’ose dire que par intervalles…

À mon avis, la force de la poésie réside dans cette capacité de se garder debout, depuis toujours… C’est exactement grâce au fait de ne pas se prêter à n’importe quel discours et de marcher lentement, parfois à contre-courant, qu’elle a survécu et se maintient vigoureuse, dans la plénitude ou dans la sécheresse.

B. S. — Un des aspects troublants dans votre recueil est l’importance du dit, des mots : « tes mains ouvrent les blancs du langage ». Le mot se situe-t-il justement dans l’interstice dont nous parlions avant ? Le mot est-il libération ?

P. A. — Oui, mais pas n’importe quel mot… On revient en effet à ce qu’on disait avant… Le langage poétique marche souvent à contre-courant par rapport à la banalisation et à la fugacité du quotidien – ceci dit, pas contre la poésie qui travaille les détails fugaces du quotidien. Pas besoin de choisir de grands sujets, des thèmes métaphysiques… Le réel est très riche en élans pour réfléchir. On peut partir d’où l’on préfère : une image, un souvenir, un objet, des doutes méthaphysiques, une nouvelle dans le journal, une conversation dans le bus, une histoire d’amour jamais aboutie… Ce que je veux dire, c’est que la façon dont on regarde – et interroge – le réel (et le langage qui sert à le nommer, à le recréer) est fondamentale. Si le réel ne nous cause aucune surprise, aucune frayeur, difficilement notre langage pourra déplacer le sens commun, provoquer une réaction chez le lecteur, avoir un sens d’être là… Toutefois, je ne peux pas affirmer que le mot en soi représente une libération… Le silence parfois peut l’être aussi…

Sans doute, pour moi en tant qu’écrivaine, le processus d’écriture est libératoire, mais si le mot perce la couche de la sensibilité et de l’intelligence et devient libératoire, cela dépend de plusieurs facteurs, à savoir, la force du poème, la sensibilité du lecteur, le diapason du goût du moment etc…

B. S. — Votre recueil suit un itinéraire presque biblique : d’abord « le ciel promis », comme un miroir à la terre, puis « la chute » – de l’homme ? –, « les anges aveugles » et, pour finir, « le huitième jour ». Quelle était l’importance – outre les thèmes du ciel et de la demeure, à créer et recréés – de cette référence ?

P. A. — La Bible est un texte d’une puissance symbolique formidable et qui attribue un rôle essentiel au langage, au verbe par sa capacité de nommer et ordonner le monde, les valeurs et les croyances qui le façonnent. On peut lire la Bible depuis plusieurs points de départ, même dépourvus du regard religieux, comme étant un beau livre qui raconte une histoire inspiratrice. On y retrouve tous les éléments que l’on aime : amour, aventure, guerre, trahison, sacrifice, rédemption, héroisme… Bref, une cosmogonie humaine qui reflète un peu ce que l’on vit, jour après jour, quoique en doses plus détendues. C’est ce côté de « livre universel, clos » qui me plaît et que je recherchait pour mon recueil, une sorte d’abrégé des bonheurs et des malheurs humains. Dans mes poèmes, je ne voulais toutefois pas imprimer le côté religieux, car l’amour dont il y est question est un amour charnel, et le corps gagne une présence indispensable comme étant un moyen de connaissance et expérience du monde.

Cependant, le sujet poétique dans mon recueil est parcouru par les mêmes quêtes existentielles (universelles) présentes dans la Bible, ce qui le conduit vers ce quelque chose de transcendant qui rejoint tous les êtres humains, independamment du credo religieux.

B. S. — Un Ciel provisoire semble plus « joyeux » que Le Déni. Pensez-vous que votre poésie ait trouvé dans ce recueil une forme d’épanouissement ?

P. A. – Intéressant de savoir que vous considérez Un Ciel provisoire plus joyeux… Je n’avais jamais pensé à ça, surtout parce que je ne considère pas Le Déni comme un recueil « triste »… Sans doute est-il plus sombre, à commencer par les illustrations, les beaux tableaux de Mauro Valsangiacomo…

En vérité, dans Le Déni, il est question d’une histoire d’amour qui ne se réalise pas pleinement dans le corps (ou moins pleinement qu’il serait souhaitable), mais qui est vécue avec intensité du point de vue émotif et spirituel. Je n’y voit pas forcément de la tristesse, mais une façon « autre » de vivre l’amour et la relation amoureuse… Dans les poèmes qui composent Le Déni, il est question d’un sentiment amoureux qui se joue sur un autre plan, celui du langage… Il y a donc de l’érotisme, à savoir le désir qui passe d’abord par le regard et après par le langage, qui évoque l’autre et permet ainsi, d’une certaine façon, de le dévorer, comme si l’autre était sa proie. Dans ce livre, la beauté découle de ce geste de se vouer presque aveuglement à cette passion toute en concevant la possibilité du déni, du manque, ce moteur essentiel qui déclenche la passion, la quête amoureuse… Mais la passion n’est pas forcément un sentiment joyeux, je suis bien d’accord avec vous !

Voilà pourquoi je considère Le Déni comme un livre intense, sans doute douloureux (la douleur n’est-elle pas une des facettes de la passion?). Mais pas triste.

D’autre part, Un ciel provisoire est à mon avis un livre plus complexe, dans lequel le langage est plus dégagé, moins essentiel. C’est pourquoi, ce langage poétique, qui rejoint aussi le poème en prose dans la dernière partie, transmet peut-être l’idée d’une réussite plus heureuse, d’un épanouissement du sujet… Néamoins, il faut considérer que dans Un Ciel provisoire le sujet de la quête amoureuse rejoint celui d’une quête plus existentielle, ce qui ne me paraît pas moins inquiétant. La dernière partie du livre me semble souligner ce côté plutôt sombre.

B. S. — Quelles sont vos influences poétiques ? Il y a en bien certaines qui me viennent à l’esprit, mais ce serait présomptueux de vous les livrer ainsi.

P. A. – Premièrement, j’avoue que j’aime lire mes contemporains, les poètes qui écrivent en ce moment et avec lesquels je partage les mêmes données culturelles, surtout les poètes suisses (des quatre langues nationales), les italiens et les brésiliens.

D’autre part, étant donné que ma formation et ma vie se sont déroulées dans plusieurs contextes culturels, il y a un mélange assez hétérogène parmi mes lectures les plus importantes.

La poésie italienne, mon horizon premier, trouve surtout Giorgio Caproni et Vittorio Sereni parmi mes influences les plus profondes. Mais aussi des auteurs contemporains, tels Stefano Raimondi, Milo de Angelis et Elisa Biagini.

Sans doute, la poésie hispanique a-t-elle aussi joué un rôle essentiel, surtout lors de mes études universitaires à Genève, pendant lesquelles j’ai découvert la beauté de l’oeuvre de García Lorca, d’Alejandra Pizarnik, d’Octavio Paz, de César Vallejo et de tant d’autres. Pendant les années universitaires, je lisais aussi beaucoup de poésie française, en revenant souvent à Baudelaire, Ponge et Méchonnic.

Et puis, sans hésiter, Paul Celan, depuis toujours une voix indispensable pour mon initiation à la poésie. Et Georg Trakl, Ingeborg Bachmann, Marina Cvétaieva, Wislava Szymborska et Sylvia Plath, pour terminer en beauté avec la découverte plus récente de la poésie en langue portugaise, cet océan qui touche les marges de l’Afrique avec la richesse de Paula Tavares, une poète que j’admire et que j’ai d’ailleurs aussi souvent traduit en italien, le Portugal avec Fernando Pessoa, et le Brésil avec Drummond de Andrade, entre autres…

B. S. — Petite question bonus : à quand le prochain recueil en français ?

P. A. – En ce moment, je travaille sur un nouveau recueil de poèmes en français, ce qui n’était pas du tout prévu ou programmé, car j’ai des textes en prose qui attendent depuis un bon moment que je les reprenne pour les retravailler, notamment en italien. Mais je ne travaille pas de manière très programmatique. Et là je ressens l’urgence de me vouer à l’écriture de ces poèmes qui tournent autour du sujet de la vie en ville, de l’intimité partagée…

L’écriture avance sans interruption et avec passion, ce qui fait que ce projet est devenu vite très prenant. Je crois que pour la fin de l’année je pourrai le laisser reposer un peu, comme je fais d’habitude lorsque la première version est prête, pour le reprendre un peu plus tard, le lire, le relire plusieurs fois, à haute voix même, et lui chercher un chemin de vie afin qu’il puisse ouvrir timidement les portes de notre intimité d’écrivain-lecteur…

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