Entretien avec Pierre Fankhauser

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Amandine : Tu me confirmes avoir mis 12 ans à écrire Sirius ? Pourquoi si long finalement ?
Pierre : 12 ans, bientôt 13. Il y a eu plusieurs étapes d’écriture. J’ai aussi appris à écrire en l’écrivant. Il y a eu d’abord une première version qui était une sorte de mosaïque. C’était un moment dans ma vie où je n’étais pas très en forme, j’avais envie d’écrire, donc le matin je travaillais dans une bibliothèque où je collais des petites étiquettes sur des livres et puis l’après-midi je passais deux heures, tous les jours, à faire une description de quelque chose, soit une œuvre d’art qui me plaisait, un tableau, un paysage, etc. Et à partir de ces différents éléments mosaïques, petit à petit, j’ai fait un peu un tri et j’ai vu ceux qui tenaient la route, ceux qui tenaient un petit peu moins, j’ai commencé à faire un peu du patchwork, à les rapprocher, voir comment ils fonctionnaient les uns avec les autres. Au début c’était un peu la matière de base, et petit à petit la thématique s’est mise en forme.

A. Pourquoi ce thème ?
P. Si je me suis intéressé au Temple solaire c’est parce que Michel Tabachnik, reconnu par certains comme le théoricien de l’Ordre, avait construit un chalet en Valais, dans le Val d’Hérens, il y a une bonne trentaine d’années, peut-être un peu plus. Il a divorcé de sa femme, et il a vendu le chalet « plein », c’est à dire avec toutes les partitions manuscrites qu’il avait écrites car il était compositeur aussi, tous les livres ésotériques etc. La personne qui l’a racheté a commencé à le louer à d’autres personnes. Avec ma mère et ma tante, nous y montons tous les étés depuis le début des années 90. Après, ça m’a fait bizarre de me dire que nous avions passé nos vacances d’été au milieu de ces livres qui avaient mené, d’une certaine manière, à cet événement.

A. Tu as lu ces livres ?
P. J’ai un peu picoré, astrologie, astronomie, des livres sur les différents saints, il y avait pas mal de trucs.

A. Pourquoi as-tu transformé Tabachnik, qui était chef d’orchestre, en chorégraphe dans ton livre ? Alors que la référence à l’Ordre solaire est assez transparente finalement ?
P. C’est venu par la protagoniste principale qui est elle-même chorégraphe, et ça m’a intéressé parce qu’il y avait tout le travail, à la base, que j’avais fait à partir des articles que j’avais écrits à l’époque pour L’Hebdo, comme critique de danse. J’avais beaucoup travaillé sur les artistes, par exemple Gilles Jobin, Estelle Héritier, Yann Marussich. Ils travaillaient beaucoup sur la question du corps, l’exposition du corps, les limites du corps, avec des éclairages assez blafards, cliniques. Il m’a semblé que ces éléments se rapprochaient bien. Du coup la protagoniste principale est devenue chorégraphe et ça me paraissait plus logique qu’elle ait un chorégraphe comme mentor plutôt qu’un chef d’orchestre.

A. Donc les parties qui sont écrites par le journaliste dans le livre sont vraiment des reprises des chroniques que tu faisais à l’époque ?
P. Tout à fait, je me suis vraiment inspiré de ça. J’en ai parlé à la radio l’autre jour, j’ai assez peu inventé de choses dans ce livre. J’ai repris des critiques que j’avais écrites, les éléments plus « policiers » sont des choses qu’on retrouvait sur Internet après le procès Tabachnik, j’ai fait des copier/coller et après j’ai un peu arrangé. J’ai plus fait un travail au niveau narratif justement, comment est-ce que tu arrives à suggérer une histoire, à demander au lecteur de faire un travail à partir de différents éléments qui sont placés de manière quasiment musicale, avec des séries qui s’entrecroisent. Quelque part, le but de ce livre – je ne suis pas sûr de l’avoir atteint selon les retours que j’ai (rires) – c’était de donner peu d’infos au lecteur, mais juste assez pour qu’il puisse essayer de se construire son histoire, mais sans non plus trop baliser le chemin. Il y a eu des versions qui ont fait le double, presque le triple, de longueur, après j’ai coupé, j’ai enlevé, j’ai remis. Le dernier travail, avec Giuseppe Merrone, c’était vraiment d’arriver à baliser les choses, suffisamment pour que le lecteur se pose les bonnes questions. Ainsi, au niveau de la mise en page, des italiques, par exemples des « chapôs », certains articles ont eu des titres… enfin plusieurs choses ont été faites pour baliser un peu le terrain parce que les versions précédentes étaient beaucoup plus hermétiques, d’une certaine manière.

A. Il y a plusieurs parties qui s’entrelacent, dans quel ordre les as-tu écrites ?
P. Je travaille avec un programme qui s’appelle Scrivener, c’est un truc un peu hybride entre la base de données et le traitement de texte. Pour un écrivain, c’est intéressant parce qu’en fait tu fragmentes ton texte en autant de morceaux que tu veux, tu as toutes les parties sur une colonne avec les titres, après tu peux échanger, etc. C’est beaucoup plus plastique au niveau de la gestion des parties qu’un simple document Word où il faut copier/coller. J’avais chaque partie avec un titre, à la limite un petit résumé, les mots-clefs, et j’ai essayé de les réarranger de manière plutôt musicale. Il y a certains critères d’arrangements. Par exemple, dans la première partie, il y a une présence physique entre les protagonistes. Dans la deuxième, il y a une distance en fait, que ce soit à travers des lettres, de la vidéo, c’est beaucoup plus séparé. Donc, il y a plusieurs critères de composition de ce point de vue là, c’est plutôt de l’ordre du formalisme.

A. Tu voulais vraiment insister sur cet entrelacement ?
P. Ce qui m’intéressait c’est effectivement qu’il y ait des informations qui viennent de plusieurs directions, de plusieurs ordres, que le lecteur, petit à petit, à travers sa mémoire, mette les choses en place et essaye de se construire une histoire. Dans l’idéal, ça devrait se sédimenter tout d’un coup pour qu’il se dise : « Ah c’était ça ! Ou peut-être ça. » Mais c’était l’idée de construire en spirale, pour qu’il n’y ait pas un récit linéaire qui avance d’une certaine manière mais plusieurs éléments qui sont importés et qui, petit à petit, font sens les uns par rapport aux autres, et sédimentent. Je ne pense pas qu’il y ait d’histoire définitive. Je pense qu’il y a peut-être, effectivement, différentes versions qu’on peut se faire, qui pourraient coller au texte, mais mon but c’était plutôt de donner des éléments pour que le lecteur se construise son histoire. C’est pareil par rapport à l’émotion. Il y a très peu d’émotion dans la manière dont c’est décrit, et il y a des réactions différentes par rapport à ça. Certaines personnes n’entrent pas du tout dans le livre, parce qu’elles auraient besoin d’émotion, envie d’émotion, par rapport au sujet, et d’autres personnes se rendent compte que s’il y a un sujet qui nécessite beaucoup d’émotion mais qu’il n’y en a pas, alors elles doivent reconstruire l’émotion elles-mêmes. Certaines personnes ont dû lâcher le livre parce qu’elles se faisaient dépasser par leur propre émotion.

A. Là dessus on est très proche du Nouveau Roman, c’est limite chirurgical…
P. Oui, tout à fait. D’ailleurs pendant longtemps le roman s’appelait Le retrait. C’était plus par rapport à la position narrative qui est justement très très en retrait, et puis petit à petit c’est devenu Sirius. Le but, pour les gens de la secte, c’était de se retrouver sur Sirius grâce à l’énergie de la combustion des corps, ils pensaient qu’ils arriveraient à monter dans les étoiles. Le lecteur doit toujours se poser la question de pourquoi est-ce qu’on me raconte les choses de cette manière, ce n’est pas seulement ce qu’on me raconte mais pourquoi on me les raconte comme ça. Il y a un journaliste qui est protagoniste, mais en même temps il écrit des articles, mais en même temps des fois on parle d’un journaliste. Peut-être que c’est le même, ou pas le même, on ne sait pas.

A. En parlant Nouveau Roman, tu me parlais de Claude Simon.
P. Le jeu n’est pas tout à fait le même que chez Robbe-Grillet, mais il y a des éléments qui sont très descriptifs, il y a très peu d’intrigue, c’est plutôt des longs tableaux qui sont posés les uns à côté des autres. Robbe-Grillet, c’est plutôt de l’ordre du jeu formel. Chez Claude Simon, il y a quand même toute son expérience durant la Deuxième Guerre, c’est plus habité, c’est plus « plein » comme roman. Si on veut chercher un exemple littéraire par rapport à mon texte, je pense qu’on peut en trouver deux : Claude Simon et Cortázar, auteur argentin de La Marelle. C’est un texte qui se lit de deux manières. Première manière, tu lis les deux premiers tiers, ça fait 400 pages à peu près, et voilà tu as l’histoire. Deuxième manière, tu lis un chapitre puis le chapitre dont le numéro est indiqué à la fin, ce qui te fait slalomer dans le livre. Petit à petit, tu as des chapitres du troisième tiers qui viennent s’intercaler à ceux que tu as déjà lus, et ça donne d’autres éclairages, d’autres descriptions, d’autres éléments. Tu as deux histoires en une, en fait.

A. J’ai vu que tu avais écrit des nouvelles aussi ?
P. Quelques unes, mais c’était plus en fait des essais. Il y en a certaines qu’on m’avait demandé d’écrire mais c’était un petit peu pour me frotter à la publication. C’est aussi pour ça que je me suis mis à mon blog, c’était pour avoir ce rythme quotidien de rendre public, parce que moi le fait de devoir bosser dans mon petit laboratoire… le côté un peu névrotique, genre la Grande Œuvre qui doit sortir une fois… pour moi, c’était bien d’être un peu plus en rapport avec le monde.

A. Quitte à te frotter un peu aux commentaires ?
P. Pour moi, c’était important que ce soit vivant, quelque part que le fait de rendre public devienne une sorte d’automatisme. Je ne veux pas d’un perfectionnisme où tu attends que ça devienne le prochain Prix Nobel avant de te dire que « peut-être » tu vas l’amener chez Gallimard…

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