Entretien avec Paolo Cognetti

Paolo Cognetti

Anita Rochedy — Je serais beaucoup plus difficilement rentrée en contact avec toi si tu n’avais pas tenu le blog capitano mio capitano. À quel moment de ta vie d’écrivain as-tu ressenti le besoin de créer cet espace ? Que t’a-t-il apporté et quel rôle a-t-il joué dans l’écriture du Garçon sauvage ?

Paolo Cognetti — Pendant des années, j’ai eu un rapport compliqué avec l’écriture : j’écrivais peu, avec beaucoup de peine, et je ne pouvais pas faire lire un texte à quelqu’un sans l’avoir d’abord travaillé en long et en large. Il me manquait une certaine légèreté, une immédiateté, une fluidité (qui me manquent encore un peu aujourd’hui).

J’ai ouvert ce blog en 2007, justement pour avoir un espace où donner libre cours à mon écriture, « faire la paix » avec cet exercice quotidien. Au début, je rendais compte de mes lectures. Mais quand je suis allé m’installer en montagne, en 2010, j’ai commencé à publier des descriptions de la forêt, des animaux et du hameau où j’étais. C’est comme ça qu’est né Le Garçon sauvage. Je ne comptais pas en faire un livre. Au contraire, l’idée était en partie de fuir le roman difficile que j’étais en train d’écrire : Sofia s’habille toujours en noir (Liana Levi, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, 2013). Mais après quelque temps, un éditeur m’a contacté en me proposant de continuer, et j’ai accepté avec plaisir.

A. R. — Avec Le Garçon sauvage, j’ai comme l’impression que tu as franchi un cap. Qu’en penses-tu, quel regard jettes-tu sur ce livre aujourd’hui ?

P. C. — C’était la première fois que j’affrontais une écriture ouvertement autobiographique. Mais aussi une écriture plus en longueur, plus articulée, moins « américaine » – le style simple et direct qu’on trouve dans mes récits. Même si c’était un travail autobiographique, je n’avais guère envie de camper le rôle principal, je trouvais la démarche très narcissique. Aussi ai-je cherché à donner voix à ce je en retrait à travers lequel le narrateur parle du monde qui l’entoure plus que de lui-même. Et en parlant des arbres, des animaux et des hommes, il dévoile forcément des choses de sa vie, et comment il se sent, mais plus en sourdine, à mon avis, plus discrètement. Cette voix m’a plu, je m’y suis attaché. Je l’ai utilisée pour mon second livre sur New York, et je pense que je l’utiliserai encore.

A. R. — Comment se remet-on de l’écriture d’un livre qui, je crois, t’a pris des années ? As-tu eu du mal avant de décider à le publier ?

P. C. — Je suis habitué à l’idée de publier mes textes, j’aurais plutôt « du mal » à les garder au fond d’un tiroir. Je ne crois pas à une écriture pour soi : si j’écris, c’est pour raconter quelque chose à quelqu’un ; si c’est pour le garder pour moi, le silence me suffit. Après la sortie d’un livre, j’y pense encore pendant un moment. Je voudrais ajouter des chapitres, j’ai l’impression d’être encore dedans. Heureusement, cette sensation finit par passer et je commence à penser à autre chose (même si, dans le cas du Garçon sauvage, je me dis parfois que je pourrais ajouter un chapitre sur Lucky, mon chien qui arrive de la montagne – je regrette beaucoup qu’il ne soit pas dans le livre).

A. R. — Le Garçon sauvage est un livre sur la solitude, mais il est aussi fait de très belles rencontres… Ce livre t’a-t-il valu d’autres rencontres ou des visites plus ou moins surprenantes de lecteurs ?

P. C. — Oui, ce livre m’a valu des rencontres. Mais je dois bien avouer que je n’aime guère rencontrer les lecteurs. Peut-être parce que je préfère être celui qui va vers les autres et, dans une rencontre, être celui qui pose les questions, qui écoute. Comme ce qui se passe avec Gabriele et Remigio dans le livre. Quand des lecteurs découvrent où j’habite et, cela m’est déjà arrivé, viennent me trouver en montagne, je donnerais beaucoup pour partir en courant.

Mes rencontres les plus belles, je les ai faites avec ceux qui font quelque chose de semblable à ce que j’ai fait moi, mais à leur façon. Avec Daniele Girardi, un artiste graphique qui travaille beaucoup sur la forêt et la montagne. Avec quelques libraires de montagne qui m’invitent de temps à autre à faire une présentation dans des vallées lointaines et inconnues. Ou encore avec toi qui as traduit mon livre.

A. R. — Et si je te dis qu’il met du baume au cœur et donne envie d’aller de l’avant, ton Garçon sauvage, que me réponds-tu ?

P. C. — Ça ne peut que me faire plaisir ! Plusieurs personnes m’ont dit que Le Garçon sauvage leur avait donné le courage de prendre une décision difficile (à chaque fois, il s’agissait de démissionner, de quitter la ville et de se consacrer à quelque chose de beaucoup plus hasardeux mais qui les passionne). C’est la chose la plus belle qu’on m’ait jamais dite sur ce livre.

A. R. — Avec le recul, que penses-tu des théories un peu universitaires que j’ai pu avancer, notamment sur la tension entre masculin et féminin, lorsque nous avons revu ensemble la traduction ? Je pense, par exemple, au fait que les figures masculines ont souvent quelque chose de cassé, d’usé par le temps. Ces figures paternelles, quand ce ne sont pas des « camarades », sont souvent présentées dans l’attente, le silence ou le regret. Les figures féminines, au contraire, sont souvent montrées à travers leur force, leur résistance, leur courage ou leur obstination – et la vitalité est d’ailleurs au centre des poèmes d’Antonia Pozzi, que tu cites… Est-ce une erreur d’aller sur ce terrain ?

P. C. — La tension entre masculin et féminin est très forte dans mon livre, je m’en rends compte aujourd’hui. Je ne crois pas que ce soient des élucubrations d’universitaires. Avant Le Garçon sauvage, je n’avais écrit que sur des femmes – je me sens plus à l’aise avec la féminité, aussi avec la mienne. Mais ma passion pour la montagne, je la tiens de mon père, et « aller en montagne » était pour moi comme régler mes comptes avec ma masculinité, découvrir ce que c’était et ce que je devais faire avec. Un jour, un lecteur m’a pris de court en disant : « Dans cette époque où la virilité est en crise, où l’on ne sait plus très bien comment il faut être un homme, ton livre raconte l’histoire de quelqu’un qui est allé trouver la réponse en montagne, en affrontant la solitude et en vivant à la dure. » Oui, je crois qu’on peut (aussi) le lire comme ça.

A. R. — Quel effet ça fait de voir ses livres continuer leur vie des années après les avoir écrits et même, dans le cas de Sofia draagt altijd zwarti, dans des sonorités qui te sont totalement étrangères ?

P. C. — Je suis évidemment très flatté d’être traduit en néerlandais ou en croate, mais ces langues sont si différentes de l’italien que même mon livre me semble être celui d’un autre. Les sons, le rythme, les mots, ce sont des choses trop intimes dans mon écriture : j’ai l’impression que ce livre n’est plus de moi, ou il n’est de moi que très partiellement. Avec le français, c’est autre chose. C’est une langue que j’ai étudiée et que je lis, et quand tu m’as envoyé ta traduction, je l’ai lue à voix haute, pour voir comment elle sonnait. Il m’a semblé reconnaître mes sons, et j’en étais content.

A. R. — J’aime beaucoup la façon dont tu entrelaces tes récits et restes attaché à des lieux et des personnages : dans ton deuxième livre new-yorkais, New York è una finestra senza tende, tu as une pensée pour les deux compères que tu as laissés là-haut dans la montagne, quand tu écris sur l’art de la nouvelle, dans A pesca nelle pozze più profonde, tu fais revivre Sofia, le personnage principal de Sofia s’habille toujours en noir… Comptes-tu poursuivre ce jeu de pistes avec le nouveau roman sur lequel tu travailles, ou prépares-tu quelque chose de très différent ? Pourrais-tu nous en dire quelques mots ?

P. C. — Tout ce que je peux te dire, c’est que je suis en train d’écrire un roman qui se passe en montagne et raconte l’histoire d’une amitié entre deux hommes. La montagne n’a pas changé. L’un des deux amis, c’est moi. L’autre, je te laisse deviner.

A. R. — Ton regard a-t-il changé sur la traduction, et sur l’importance des rencontres entre auteurs et traducteurs depuis que j’ai débarqué dans ta montagne avec mes chaussures de marche, mon ordinateur et ma plus belle bouteille d’abricotine pour finaliser le texte ?

P. C. — Ta venue a été un cadeau rare et précieux – je ne crois pas que ce soit donné à beaucoup d’écrivains – un cadeau pour moi, mais surtout pour le livre, qui a fait l’objet d’un soin extraordinaire.

A. R. — Comment vont Remigio et Gabriele ? Sont-ils prêts à affronter leur nouvelle notoriété, maintenant qu’on parle d’eux de l’autre côté des Alpes et, peut-être, qui sait, jusqu’au Québec ?

P. C. — Mais Gabriele est une star dans la vallée, maintenant. La seule librairie de la région a vendu une centaine d’exemplaires du Garçon sauvage, parce que tout le monde, même les analphabètes, veut en avoir un. Pour eux, c’est « le livre de Rambo ». Quand les lecteurs québécois arriveront, il saura très bien les accueillir eux aussi.

A. R. — À un moment clé du récit, tu reprends une chanson de Fabrizio de André qui a pour titre Il Suonatore Jones. Que dirais-tu pour présenter De André aux lecteurs francophones qui ne le connaîtraient pas ?

P. C. — Je trouve triste que De André, qui aimait tant les auteurs de la chanson française, soit si peu connu en dehors de l’Italie. C’était notre Brassens à nous, un poète et musicien anarchiste qui était très attaché à ses terres : Gênes, où il est né et a grandi, et la Sardaigne, où il a longtemps vécu. Il croyait en une musique qui aurait des racines populaires et des contenus politiques. Pour ceux qui voudraient le connaître, je leur conseille de commencer par ses chansons en dialecte génois, comme Creuza de mä (ce n’est pas un problème s’ils ne comprennent pas, puisque, de toute façon, même nous, en Italie, on ne comprend pas ce qu’il dit).

A. R. — Tu étais dans la sélection du prix Strega avec Sofia s’habille toujours en noir (traduit en français par Nathalie Bauer pour Liana Levi). Que représente ce prix en Italie, et toi, qu’as-tu ressenti lorsque tu t’es trouvé embarqué dans cette aventure ?

P. C. — Comment dire… Le Strega est le prix littéraire le plus important en Italie, mais c’est aussi celui qui est le plus faux, au sens où tout est dans les mains du plus grand groupe éditorial italien, qui a d’ailleurs un quasi-monopole aujourd’hui (il appartient à la famille Berlusconi). On connaît le nom du vainqueur des mois à l’avance, et il n’y a jamais de surprises. J’ai accepté de participer parce que je comprends la nécessité d’accompagner un livre après sa sortie, de l’aider à toucher le plus de lecteurs possible : tu ne peux pas l’écrire et l’abandonner dans le vaste monde. À moins d’être déjà célèbre, il n’ira pas très loin… Je crois que le Strega m’a aidé à être un peu plus lu et à faire définitivement de moi un « écrivain » aux yeux des lecteurs. Et, ça, c’est important pour mon estime personnelle. Après, participer à une fausse compétition n’a rien d’agréable. Comme de serrer la main à toutes ces rombières. Ça n’a rien du tout de sauvage, tout ça, et je n’avais qu’une hâte : retourner en montagne au plus vite.

 

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