Entretien avec Olivier Racine

Olivier Racine

Amandine Glévarec – Bonsoir, Olivier, pourriez-vous vous présenter – en quelques mots – à nos lecteurs ?

Olivier Racine – Bonsoir, Amandine, chers lecteurs. Je déteste l’injustice sous quelle forme que ce soit et suis épris de liberté vraie. Je veux dire par là, et en prenant l’exemple d’un tour du monde, que de le faire avec un billet préétabli est paradoxalement et à mes yeux un voyage sous contrainte.

A. G. – Cervin et Toblerone en Corée du Nord n’est pas votre premier écrit, mais il est néanmoins le premier publié par une maison d’édition, est-ce que ça change quelque chose pour vous ?

O. R. – Je prends le risque en commençant et en terminant par une citation : « La modestie va bien aux grands hommes. C’est de n’être rien et d’être quand même modeste qui est difficile » (Jules Renard).

Perso et malgré mon mètre quatre-vingt-douze, je me situe plutôt du côté de rien que celui d’un grand homme et c’est dit sans fausse modestie. Toutefois afin de rehausser le niveau en considérant qu’il y a une chance sur six mille d’être publié, c’est d’abord cinq mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mercis que j’adresse à mon éditeur pour m’avoir fait confiance. En effet question satisfaction et reconnaissance ça change fondamentalement et absolument tout, c’est une implosion/explosion de joie, attendre ce moment depuis 21 ans et prétendre le contraire pour apparaître humble et contenu ne serait à mes yeux, et pas qu’aux miens, pure vanité et malhonnêteté intellectuelle. La Rochefoucauld l’a dit, bien avant que je ne répète moi-même la messe aux ânes : « L’humilité est la pire forme de la vanité ».

A. G. – Vous avez beaucoup voyagé et je ne doute pas que vous avez une foultitude d’anecdotes en stock, en auriez-vous quelques-unes particulièrement marquantes à nous raconter ?

O. R. – Être publié chez Stock a été un rêve qui s’est réalisé en passant par Mon Village, et c’est assurément sur le voyage la plus belle anecdote qui soit, car le voyage continue sans que je n’aie à faire et défaire mes bagages constamment, qui plus est pour le partager avec ceux qui me liront, et ça, c’est vraiment une aventure inédite.
Anecdotes livrées en vrac :
1) Expérimenter un tremblement de terre au Japon en se prenant les étagères d’une armoire, livres inclus, en pleine tête.
2) Perdu sur le mont Fuji en pleine nuit.
3) Tempête au sommet du mont Kinabalu sur l’île de Bornéo à 4’095 mètres. Me forçant à y passer la nuit, à la mauvaise étoile, en travers du sentier blotti dans mon sac de couchage. Les premiers arrivants se pointent à l’aube pour admirer le lever du soleil au sommet, la première de cordée ne me voit pas et me marche dessus, je sursaute dans mon sac, elle me prend pour un animal, fait un bond en arrière et chute en roulant sur une dizaine de mètres dans les cailloux.
4) Typhon dans un avion entre Hong Kong et Taiwan en à peine une heure de vol alors que j’étais « courrier on board » pour voyager bon marché, et qu’on venait tout juste de faire la traversée de Manille à Hong Kong en six jours sans voir la terre à bord du yacht « Offshore Income III », en pleine période de typhons, sans n’en croiser aucun.
5) Tournage d’un film publicitaire à Tokyo où je vole en défiant Superman entre les buildings de Hong Kong (montage en studio).
6) Arrestation en Chine.
7) Arrestation à Manille qui se solde par un coup de feu.
8) Autre année, même ville, c’est un homicide par arme blanche dans le cadre d’une légitime défense pour y déjouer une agression nocturne en pleine ville avant de prendre mes jambes à mon cou sans attendre les autorités pour en débattre. Les Philippines ne m’ont jamais porté chance.
9) Nai Harn Thaïlande : Pari gagné. Suite au défi lancé par une riche Californienne, qui prétendait que les huîtres se consommaient mortes, et dont la maman Texane s’était portée garante de l’enjeu. Je me rends aux USA à mes frais, mais arrivé à La Jolla (San Diego), je découvre que Leigh, sa fille, s’est mariée entre temps et que je ne suis plus le bienvenu. Je me suis donc rendu à Dallas auprès de la maman, et c’en est gênant, pour me faire rembourser. J’y suis resté un mois.
10) Je me retrouve deux semaines à Horsethief ranch perdu au milieu du désert de l’Utah chez Michael Behrendt rencontré sur son yacht le « Tinker Toy » au Changi Sailing Club de Singapour, il est à préciser pour l’anecdote que c’est dans ce ranch que Butch Cassidy complice de Billy The Kid se réfugiait pour s’y cacher et échapper aux autorités entre le pillage d’une banque et l’attaque d’un train.
11) Nai Harn Beach, rencontre d’Erik Estrada acteur dans « Chips » série des années quatre-vingt, d’abord en Thaïlande, puis à Hollywood, en ne manquant pas de croiser son sosie officiel à Cancún au Mexique et à y perdre la tête : ne croyant pas le second qu’il n’était pas le premier.
12) Je me rends à Mont Carmel près de Chicago avec pour objectif de trouver la tombe d’Al Capone, faire une photo et la mettre en quatrième de couverture de Mon Voisin s’appelle Paradis que j’envisage d’écrire quand je serais de retour en Suisse. J’y dépose un cigare avant de repartir pour le Texas, je perds mon appareil photo jetable en route ou en vol, y retourne quelques jours plus tard, le cigare n’est plus là mais un gars à l’allure repoussante m’approche en me proposant de me présenter sa défunte compagne dans l’un des caveaux avoisinants. Je décline son invitation en faisant semblant de prier, il me demande si je suis de la famille, nous sommes seuls à la nuit tombée dans un cimetière gigantesque au milieu de nulle part, c’est une des rares fois où j’ai vraiment peur.
13) Nai Harn Beach, Rencontre avec Jan-Michael Vincent le roi du surf, vedette du film culte « Graffiti Party » et de la série « Supercopter » une autre série des années quatre-vingt. Précurseur je lui apprends à faire du wakeboard. Je n’apprendrais vraiment qui il est que 25 ans plus tard, soit en 2014, grâce à un reportage télévisé émouvant sur sa triste et épouvantable fin de vie.
14) Panne d’air à 27 mètres en mer d’Andaman lors d’une plongée sous-marine aux Similan.
15) Clandestin à Langkawi (sans passeport) en Malaysie sur le magnifique Swan 61 « Windfall » skippé par mon ami Normand Pascal Trouvé.
16) Nai Harn Beach, party et navigation à bord du yacht « Quilter » sur lequel a été tourné en 1989 le film « Calme blanc » avec Nicole Kidman.
17) Inondation à la Nouvelle Orléans en 1991, on aperçoit juste le capot des voitures englouties.
18) Un Saïgonnais essaye de me vendre un corps de GI américain mort pendant la guerre du Viêt Nam en marge du MIA (Missing In Action) mis en place par le gouvernement des États unis, on est en 1989.
19) Un Allemand me propose de faire passer des documents classés secrets concernant le Laos, de Saigon à Bangkok, pour les remettre à l’ambassade des USA.
20) Trafic de bibles en Birmanie qui se termine par mon arrestation à Bangkok, et si ce n’est pas moi que l’on fouille c’est moi en revanche qui effectue une fouille au corps sur le mandataire « privé » en retournant la situation de cette arrestation justifiée mais moralement injustifiée.
21) Électrocuté sous ma douche au Brésil, volé en Jamaïque, en Colombie, au Pérou (bagage récupéré entre Puno et Cuzco au risque d’y laisser ma peau, et en graissant la patte de policiers corrompus mais efficaces).
22) Une nuit au bord du Nil, à la belle étoile.
23) Vie en Kibboutz Israélienne mouvementée à Ayelet-Hashahar, sur fond sonore des Katiouchas tirées du Liban voisin.
24) Cobra dans l’armoire de mon bungalow à Koh Lanta, bien avant que TF1 y ait planté ses caméras, suivi d’un sauvetage de la noyade d’un super flic australien à la Schwarzenegger, de la Crime Department de Melbourne : on est pris tous les deux à la nage dans un orage fulgurant à un kilomètre au large, panique à bord je ne dois pas le laisser m’agripper, je le ramène au bord, tout à la voix genre : « imagine-toi dans un jacuzzi, met l’arrière de ta tête contre le vent, et utilise tes mains pour les mettre devant ton nez afin d’éviter que l’eau ne pénètre. Attend que ça passe parce que ça passera, et surtout Andrew J. Gibson FERME-LA ! » Les vagues sont telles que pas un seul bateau ne peut nous venir en aide. Retour sur la plage épuisés, la cinquantaine de touristes présents étaient convaincus de ne jamais nous revoir. Le comble : son pote veut me casser la figure parce qu’il considère (encore un pari) que c’est moi qui ai mis sa vie en danger. Niveau hématomes, c’est donc au tour de celui que j’ai sauvé, de devenir mon sauveur. En 1989 à Sumatra au lac Toba j’avais vécu, seul, la même et tempétueuse expérience.
25) Trois mois dans le Sud-Est asiatique à bord du yacht « Offshore Income III », commandé par un écossais pas borgne mais arborant une jambe de bois, ex-major des SAS. Il repousse brillamment une tentative d’attaque de pirates à l’arme automatique, en mer de Chine à une dizaine de milles des côtes de Mindoro aux Philippines.

Pour les plus marquantes. Elles ont toutes été relatées dans Mon Voisin s’appelle Paradis I, II & III.

A. G. – Qu’est-ce qui vous a donné envie de partir en Corée du Nord rencontrer Kim Jong Un ?

O. R. – Le déclencheur a été de voir au journal télévisé des pies (je parle bien d’oiseaux) qui pleuraient au décès du Cher Dirigeant Kim Jong Il, le tout commenté par des commentateurs Nord-Coréens exaltés, en larmes. Sujet de conversation tout trouvé pour le bureau, j’ai parié avec mes futurs ex-collègues que dès que je serai libéré de mes obligations professionnelles je m’en irai à la rencontre du chef de l’État le plus fermé au monde, et c’est ce que j’ai fait.

A. G. – Vous nous certifiez que tout ce qui est dans votre récit est rigoureusement vrai ?

O. R. – Oui votre honneur, témoin et documents à l’appui, je le certifie ! (à part pour la masseuse bien entendu)

A. G. – À quoi vous attendiez-vous avant de partir ? Quels seraient finalement votre meilleur souvenir et votre pire regret ?

O. R. – Vu la destination, je m’attendais au pire, en sachant pertinemment que l’on s’attend à tout et que l’on n’est jamais préparé à rien. Mon pire regret a été de devoir contourner un cadavre en voiture face contre sol baignant dans son sang sur la route sans pouvoir m’arrêter pour m’assurer qu’il était bien mort, ou pour lui porter secours au cas où il n’aurait pas été mort. Le meilleur souvenir ? Avoir fait rire des gens qui n’étaient pas censés rire et qui ne sont pas morts de rire.

A. G. – Pourquoi avoir voulu absolument mentionner Yann Moix et Bernard-Henri Lévy dans votre quatrième de couverture? Ne nous éloignons-nous pas un peu de votre récit en nous attardant sur ce qui pourrait n’être qu’un point de détail ?

O. R. – Ne dit-on pas que le diable est dans les détails. À mon sens ça fait partie intégrante de l’histoire, c’est une histoire dans l’histoire, vous avez un Yann Moix qui promet au naïf que je ne croyais pas être, un Bernard-Henri Lévy qui m’interdit de faire usage d’une certaine correspondance dans mon livre, et moi qui me la joue en lui interdisant de m’interdire, avant de ne terminer, ou de commencer serait plus juste, par un Michel Onfray qui me conseille, après quelques bières prises ensemble, de prendre la plume pour raconter ce que je lui ai raconté, et sans qui ce livre n’aurait jamais vu le jour. De plus et pour être parfaitement honnête, aurais-je dû me priver de ce moyen de communication qu’est le teasing ? J’aurais été malhonnête avec moi-même si je ne l’avais pas fait, même si l’on ne connaît pas toujours le port de destination, les trains passent et n’attendent pas. Le fait que mes photos se retrouvent publiées sur le site de la Règle Du Jeu de Bernard-Henri Lévy par un Yann Moix prix Goncourt du premier roman, prix Renaudot, quatre millions d’entrées avec son film Podium, c’est quand même un honneur au demeurant. Même si le personnage reste discutable, ce qu’il a fait professionnellement est indiscutable. C’est un peu comme si Tyson (Moix) proposait à des boxeurs amateurs (moi) de se laisser prendre en photo à ses côtés, combien d’entre eux refuseraient si l’occasion leur en était donnée, pour la réponse je crois pouvoir dire qu’y’a pas photos ! Prochaine pièce du puzzle : être invité chez Ruquier à ONPC pour affronter Yann Moix sur ses propres terres, ce serait l’histoire d’un paysan d’Helvétie qui quitterait Mon Village pour monter à Paris, et si d’aventure je devais m’y rendre, c’est tout seul, sans meute et en tracteur que je m’y rendrais !

A. G. – Question subsidiaire : êtes-vous toujours à la recherche d’un éditeur pour votre manuscrit de 1400 pages ?

O. R. – 1432 pages. Non et oui, j’avais fait une croix dessus, mais les éditions ECLECTICA sont en ce moment même en train d’envisager de remanier le tout pour en faire une série d’aventures qui dépendra très probablement de la sensibilité de l’éditeur et du succès de Cervin et Toblerone en Corée du Nord. C’est une affaire à suivre, et pour autant que je ne me retrouve pas chocolat !

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