Entretien avec Nicolas Feuz

Nicolas Feuz, © Dominique Derisbourg

Amandine Glévarec – Cher Nicolas, tu exerces un métier qui excite l’imagination, peux-tu nous en dire plus ?

Nicolas Feuz – En tant que juge d’instruction (durant 12 ans), puis procureur (depuis 5 ans), j’assume la direction de la police dans les affaires judiciaires. Schématiquement, ça commence par des services de permanence, durant lesquels tu es appelé à te déplacer sur les lieux d’homicides intentionnels (meurtres, assassinats), d’homicides par négligence (accidents de la route, de travail, de plongée, etc.), d’autres morts non naturelles (suicides, overdoses), d’accidents d’une certaine ampleur (avions, trains), d’incendies, de braquages à main armée, de grosses saisies de drogue et j’en passe. La direction de la police judiciaire assumée par un magistrat est également incontournable lorsqu’il s’agit de mettre en œuvre des mesures de surveillance secrètes, comme des écoutes téléphoniques, caméras, micros, balises GPS, chevaux de Troie et agents infiltrés. Dans les affaires d’une certaine importance, tu te retrouves donc au cœur de l’enquête.

Le but premier de l’instruction pénale est la recherche de la vérité, par tous les moyens légaux mis à ta disposition, aux fins de définir si une procédure doit être classée ou renvoyée devant le tribunal. En tant que procureur, tu montes un dossier en étroite collaboration avec la police et si tu arrives à la conclusion que le prévenu doit être jugé, tu poursuis ton travail en allant plaider (parfois en robe…) devant les tribunaux. En conclusion, tu suis une affaire judiciaire de A (scène de crime) à Z (jugement, voire exécution de peine).

A. G. – En 2010, tu t’es lancé dans l’écriture de romans policiers, qu’est-ce qui t’a orienté vers cette voie ? Avais-tu tenté d’autres genres ?

N. F. – J’ai toujours été attiré par le genre (polars, thrillers, romans noirs) et – affirme mon entourage – doté d’une imagination sans limite (j’espère qu’un avocat ne retournera pas cette dernière phrase contre moi au tribunal, pour tenter de sortir son client de mes « griffes » en décrédibilisant ma version des faits…). Dans mon enfance, j’adorais construire des scénarii policiers et les reproduisais sous forme de BD dans des cahiers scolaires. Mes histoires avaient du bon, mais j’étais mauvais dessinateur… À l’adolescence, avec un copain qui partageait le même attrait, nous nous sommes essayés au cinéma. Mais tu ne fais pas de bons films avec des acteurs en herbe et une vieille caméra à cassettes vidéo… Puis vient l’âge adulte où tu te dis qu’écrire un roman serait peut-être un bon moyen de communiquer ton imagination aux autres. Mais tu redoutes le fait de t’attaquer à un texte de plusieurs centaines de pages, d’être en mesure de trouver une histoire qui tienne la route sur une aussi longue distance et, surtout, d’avoir certaines capacités littéraires (même si maîtriser la « grande littérature » n’est pas absolument indispensable pour le genre). Au milieu des années 2000, j’ai tenté un premier essai (non publié) sur la base d’une histoire vraie ; j’en étais moyennement satisfait, même si les critiques de mon entourage étaient bonnes. En 2010, lors d’un voyage au Kenya, je me suis retrouvé accidentellement sans livre à lire. Dès lors, j’ai piqué un stylo et des feuilles blanches dans l’hôtel, mon imagination s’est mise en marche sur la plage de sable blanc et Ilmoran est né…

A. G. – Tu as choisi le biais de l’auto-édition, était-ce un choix de raison ou un choix de passion ?

N. F. – Ilmoran est le seul de mes romans que j’ai spontanément envoyé à quelques éditeurs. C’était dans le courant de l’année 2011. Du moment que je tentais le coup, je me suis dit « autant essayer d’abord le haut du panier, puis redescendre dans la liste au fur et à mesure des éventuels (mais probables) refus ». Je savais en effet, pour m’être préalablement documenté, que le monde de l’édition traditionnelle était très fermé. J’ai essayé quelques grosses maisons parisiennes, mais hormis l’une d’elles dans laquelle j’ai franchi une première étape, toutes les autres m’ont renvoyé une lettre-type du genre « à regret, notre catalogue de publication est bouclé jusqu’à l’année prochaine ». Traduction : tu es un illustre inconnu et, donc, tu n’es pas « bankable ». Puis tu te documentes un peu plus et tu te rends compte que beaucoup d’éditeurs ne prennent probablement même pas la peine de lire les manuscrits qu’ils reçoivent (certes en très grandes quantités). La rumeur précise qu’ils ne lisent que la première et la dernière page, ainsi qu’une page prise au hasard au milieu du livre. Évidemment, pour un polar qui tient pour l’essentiel sur l’ingéniosité du scénario, une telle pratique – si elle est vraie – n’a aucun sens. Ce genre de rumeur te décourage, de même que les délais que les éditeurs mettent à te répondre (quand ils te répondent). En outre, les plus « sérieux » exigent que tu leur envoies le manuscrit sur papier (non en pdf), en format A4 et uniquement recto. Résultat : un seul envoi de Suisse en France te coûte CHF 40.— ; quand tu en envoies dix, tu comprends ta douleur. Lorsque tu rajoutes ce dernier paramètre aux autres ci-dessus, tu te dis qu’il faut trouver une autre solution, surtout quand tout ton entourage est unanime à dire que ton texte est bon et te presse à aller de l’avant. Au début, l’auto-édition fut donc un choix de raison, mais très vite, il a révélé certains avantages non négligeables (grande liberté de texte, de format, d’agenda de sortie, conservation de tous les droits, production de quantités à la demande, limitation des risques financiers, etc.). Bien évidemment, il y a aussi le revers de la médaille. Au début, tu dois t’improviser éditeur, distributeur, diffuseur et communicateur (ce dernier point m’étant toutefois familier de par mon travail). Ensuite, l’auto-édition est systématiquement critiquée par le monde de l’édition traditionnelle, surtout en France, qui y voit – peut-être à raison, vu la tendance actuelle – un sérieux concurrent s’agissant d’écrits de valeur qu’elle n’a pas su repérer. Bien sûr que l’auto-édition ouvre aussi la porte à l’édition en masse de mauvais ouvrages littéraires. C’est un risque réel. Mais le fait de la dénigrer de manière systématique est une grave erreur stratégique de la part de l’édition traditionnelle, car il sort d’excellents ouvrages de l’auto-édition, comme il sort aussi d’incompréhensibles navets de l’édition traditionnelle. Aujourd’hui, je ne ferme pas la porte à l’édition traditionnelle, bien au contraire. Mais avec mon succès actuel, j’ai bien d’autres choses à faire que de m’épuiser dans la recherche proactive d’un éditeur. J’ai donc délibérément décidé d’inverser les rôles : un jour, l’un d’entre eux viendra de lui-même à ma rencontre… ou ne viendra pas. Ça m’est complètement égal, du moment que ce n’est pas ma raison de vivre. Cela dit, cette position assumée n’est en aucun cas une lubie de ma part, car tout récemment, deux grosses maisons d’édition parisiennes ont pris l’initiative de me contacter. Les discussions étant en cours, il est encore trop tôt pour en parler. Il en va de même du projet actuel d’adaptation cinématographique d’Emorata. Donc, pour le moment, tout va bien pour moi !

A. G. – Bien t’en a pris puisque le succès était au rendez-vous. Tu as ainsi remporté le prix du meilleur polar auto-édité en 2015. Une consécration ou juste un coup de pouce qui donne envie de continuer ?

N. F. – Les deux. Ce prix, l’engouement médiatique qu’il a suscité (à tout le moins en Suisse romande), mais aussi et surtout les excellentes critiques du public qui me lit, tout ça donne des ailes et donc l’envie de continuer. Et peut-être de me mesurer un jour avec les grandes pointures actuelles du polar, pourquoi pas dans d’autres prix. Mais attention : écrire un grand polar primé puis disparaître du marché ne m’intéresse pas. À choisir, je préfère cent fois m’inscrire sans perspective de nouveau prix, mais dans la continuité. Pour le seul plaisir de mes lectrices et lecteurs !

A. G. – Où trouves-tu la matière et l’inspiration de tes livres, dans ton quotidien professionnel ou dans d’autres lectures policières ?

N. F. – Les deux. Ou les trois aurais-je tendance à répondre, en pensant à une autre grande source d’inspiration : le cinéma. Je suis en effet très fan des films noirs, mais il y a une chose à laquelle je suis allergique : le « happy end » à l’américaine. Je crois que ça s’en ressent dans mes livres… Les lectures et les films m’amènent le côté romancé de l’histoire, l’inspiration pour les scènes d’action et de suspense, ainsi que les rebondissements. Soit des aspects qu’on ne retrouve que très rarement dans le quotidien professionnel (même chez un policier). Quant à mon travail, il me permet d’apporter la petite touche de réalisme, les précisions sur le travail de la police et de la justice, les aspects scientifiques et médico-légaux, la description des scènes de crime, l’ambiance de l’enquête, etc.

A. G. – L’important dans tout ça, finalement, le plaisir d’écrire ou la reconnaissance ?

N. F. – Le plaisir d’écrire avant tout, car le jour où ce hobby – ce n’est pas mon gagne-pain – devient une contrainte, j’arrête ! Mais le plaisir d’écrire est décuplé par le plaisir que trouvent les gens qui me lisent et qui me le communiquent de diverses manières (médias, réseaux sociaux, mails, dédicaces, contacts dans la rue, etc.). Quant à la reconnaissance, il serait malhonnête de nier qu’elle contribue, elle aussi, à maintenir ce plaisir d’écrire. C’est un tout.

A. G. – Comment arrives-tu à trouver le temps d’écrire avec un quotidien que j’imagine plutôt chargé ?

N. F. – Effectivement, la fonction judiciaire de procureur correspond plus à un taux d’activité de 120% qu’à un emploi plein temps… Parallèlement, je te rassure en t’affirmant que je n’ai pas d’insomnies et que je dors très bien. En moyenne, la rédaction du premier jet d’un roman me prend trois mois, à raison de dix heures hebdomadaires, que je concentre sur deux soirées en semaine et un matin le week-end. Les autres mois de l’année, je les consacre de manière beaucoup plus cool à la construction de futurs scénarii, à la relecture et correction du roman suivant, à la promotion du précédent, etc. C’est un équilibre à trouver, en réalité bien plus avec ma famille qu’avec mon poste de procureur.

A. G. – Un petit mot sur ton prochain romain – Les Bouches – en librairie le 20 octobre ?

N. F. – Je te livre le résumé de quatrième de couverture :

Les Bouches de Bonifacio. Corse-du-Sud. Détroit maritime international séparant l’Île de Beauté de la Sardaigne.
Septembre 1943. Hitler projette d’y faire remonter ses troupes en direction de Bastia, suite à la capitulation de l’Italie. Pour contrecarrer les plans du Führer, un petit groupe de résistants œuvre dans l’ombre de l’Opération Vésuve lancée par de Gaulle, visant la libération de l’île.
Juillet 2015. Un cadavre est retrouvé, flottant au pied des falaises de calcaire blanc. A la place de ses yeux, les gendarmes découvrent d’étranges débris de coquillages. Bientôt, d’autres morts similaires surviennent, contraignant l’adjudant-chef Eric Beaussant, fraîchement revenu sur l’île de son enfance, à affronter les fantômes du passé.

Dans le style polar/thriller de la « Trilogie massaï », ce nouveau roman ne présente toutefois aucun lien avec les cinq précédents. Et c’est la première fois que je quitte entièrement la Suisse, pour une histoire qui se déroule à 100% en France… pardon, en Corse !

A. G. – Question subsidiaire, car c’est là la règle : je t’ai vu avec des étoiles plein les yeux au Livre sur les quais de Morges. Quels sont désormais les objectifs, les rencontres que tu espères ? Cap vers la France ?

N. F. – Oui, clairement. La motivation est là, mais le temps à disposition me manque parfois pour faire les choses correctement. Mes livres sont sortis pour la première fois en librairies en 2013. En 2014, j’ai acquis à ma cause le marché neuchâtelois. En 2015, j’ai ouvert le marché suisse romand. En 2016, je compte attaquer le marché français et, si un éditeur traditionnel ne m’y aide pas, TheBookEdition.com le fera, car cette société vient de conclure un partenariat de distribution/diffusion avec la chaîne de librairies Le Furet, soit l’une des principales en France. Mes livres devraient donc enfin être distribués professionnellement en France où – à en croire certaines réactions sur les réseaux sociaux, même s’il faut évidemment prendre ce genre de témoignages avec des pincettes – on attend cela depuis plusieurs mois. Affaire à suivre…

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