Parlons d’autopublication…

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Amandine G. – Cette histoire t’a à la base été inspirée par ton filleul, puis tu as décidé de l’écrire. Quels rapports entretiens-tu avec la lecture, avec l’écriture ? Est-ce ton premier livre ? Quelles sont tes méthodes d’écriture ?

Mani D. BädleBeaucoup de questions en une seule !
Mon filleul effectivement – qui n’avait que deux ans à l’époque – est à l’origine de cette histoire farfelue. Ce jour-là, sa famille était de passage chez nous pour déjeuner. Comme il était agité et s’est mis à pleurer, je l’ai installé dans un pouf à bulles dont il aurait sûrement bien du mal à s’extirper… Ça ne l’a vraiment tenu tranquille qu’un court moment, malheureusement. Je lui ai alors donné une peluche qui l’a aussitôt calmé. Curieusement, il s’est ensuite mis à parler avec elle. Intrigué par ce manège, je me suis prêté moi aussi au jeu et j’ai répondu à la place de l’ourson, avec une voix en conséquence. Tout le monde a ri, mon filleul surtout, et le dialogue s’est poursuivi. C’est à ce moment là que m’est venue l’idée d’inventer une petite histoire, ce qui me démangeait depuis quelques temps car je n’avais plus rien écrit depuis plusieurs mois.
J’écris beaucoup depuis tout petit, mais uniquement des histoires courtes, et publier ne m’est jamais venu à l’idée. Ce soir-là pourtant, encouragé par un excellent Pinotage (vin sud-africain), je me suis demandé comment rendre l’histoire intéressante, pour ses parents aussi, sachant pourtant la manière contraire à toutes les règles d’élaboration d’un scénario. Le concept s’est affiné au fil des semaines, et deux trames sont apparues, qu’il me serait possible de faire se rejoindre plus tard dans l’histoire. Outre le fait de vouloir faire quelque chose pour lui, c’était aussi l’occasion pour moi cette fois de « remettre la main à la pâte », mais je ne pensais pas au début que le projet serait d’aussi longue haleine.
Cheesestorm est le premier roman que je publie. Mon processus d’écriture est entièrement numérique (voir le graphique) et me permet d’être très productif et de rester organisé, quel que soit l’endroit où je me trouve ! Il était prévu de revenir dessus plusieurs fois sur mon blog, en français et en allemand, pour débroussailler le tout. C’est moins compliqué que ça en à l’air. Tout tourne autour d’un logiciel extraordinaire qui s’appelle Scrivener, et d’un « client » nomade. Le tout est synchronisé via Dropbox.mani-processJ’essaie bien sûr de lire le plus possible, même si le temps me fait défaut car je travaille et je suis aussi actuellement « à l’école », pour encore 8 mois, chez Google.

A. – Ton livre est sorti en français, qui est en quelque sorte ta langue « paternelle » (tu as aussi grandi en France), et en allemand. Était-ce un désir de toucher toute la Suisse ? As-tu fait appel à une traductrice ?

MDB – Question intéressante car j’ai d’abord commencé à l’écrire en anglais, qui est ma langue la plus familière, mais plusieurs personnes dans mon équipe m’ont dit qu’avec des héros (tellement) suisses et une aventure prenant place aux deux tiers dans une version alternative de ce pays, il était plus judicieux d’écrire dans l’une des langues nationales. Je maîtrise l’une d’elles et j’ai réécrit les premiers chapitres en français. Le livre est donc « sorti » tout d’abord dans cette langue. L’idée n’était pas d’avoir une version allemande tout de suite, car je ne maîtrise pas assez cette langue pour un tel projet, mais le destin en a décidé autrement et un éditeur m’a contacté directement, via la plateforme Xing. Après plusieurs semaines de tractations, les premières traductions sont arrivées, mais n’étaient pas à la hauteur. On m’a donc conseillé de chercher de mon côté et j’ai contacté Miriam Pharo, une auteure connue outre-Rhin dans le domaine de la science-fiction, qui m’avait été présentée par un ami commun, et à laquelle je souhaitais simplement demander de l’aide dans mes recherches. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’elle était bilingue et prête à traduire et à réviser mon texte, une formidable aubaine. Nous nous sommes très bien entendus, pendant les 7 mois de travail commun, et rencontrés bien sûr, chez elle, à Starnberg.

A. – Tu as proposé ton manuscrit à plusieurs maisons d’édition. L’accueil n’a pas toujours été facile car la fantasy n’est pas encore très bien reconnue en Suisse. Tu as finalement obtenu l’accord d’un éditeur allemand. Comment as-tu vécu toute cette période ?

MDB – Je considère cette période comme riche en nouvelles expériences. En Suisse, quasiment aucune maison d’édition ne s’aventure sur des voies peu empruntées, comme celles l' »Urban Fantasy », ou du « réalisme magique ». Il y a de très bonnes maisons d’édition ici et, bien sûr, il y a comme toujours quelques exceptions pour la fantasy. Elles sont rares, et ces maisons sont de toutes manières à la taille du pays… Quant aux maisons françaises, je les trouve poussiéreuses, et tellement peu professionnelles. Beaucoup – un an plus tard – n’avaient toujours pas envoyé de réponse… J’ai même conservé un véritable torchon d’une grande maison, sans doute écrit à la machine à écrire, et rempli de fautes, c’est tout dire.
Pour la version allemande, qui n’était pas du tout prévue si tôt, j’ai été contacté par un éditeur via la plateforme Xing et par l’intermédiaire d’un contact commun, qui sans me le dire avait parlé de mon projet avec cette société. Miriam et moi avons beaucoup parlé de l’état actuel du métier de l’édition et de la publication, et j’ai réalisé peu à peu qu’étant spécialiste en marketing numérique, avec un vaste réseau autour de moi, il me serait peut-être possible de tenter l’aventure et de promouvoir le livre moi-même. Par jeu aussi et par volonté de « voir » si je pouvais y arriver ! Alors, je n’ai pas donné suite à la société. Et puis, les débutants comme moi n’ont pas le choix quant aux droits, tout est pour l’éditeur. Mais je comprends en partie pourquoi maintenant, quand je constate l’investissement effectué. La suite est déjà écrite, je vais de nouveau faire équipe avec Miriam, pendant 8 mois, et je m’en réjouis. J’ai appris énormément en travaillant avec elle et la deuxième aventure est aussi le fruit de cet apprentissage.

A. – Tu as finalement pris la décision d’autoéditer ton livre aussi bien en français qu’en allemand. Peux-tu nous expliquer comment cela se passe ? Avec qui as-tu pris contact ? Qui t’a renseigné ?

MBD – C’est un cheminement très long, mais rempli d’enseignements et absolument passionnant pour qui souhaite apprendre. Quant on démarre de zéro, il faut justement tout apprendre, parfois tout seul. L’écrivain doit alors accepter de devenir aussi responsable marketing et commercial pour son propre produit, d’autant plus quand on publie en plusieurs langues. Il faut comprendre les formats (livre dematérialisé vs. livre en dur), les habitudes de lectures, les partenaires imposés (Amazon en particulier), la nécessité d’avoir un écosystème digital (ou pas) entier pour assurer la promotion, comprendre les aspects légaux (par exemple, puis-je publier avec la police de caractères dont je me sers pour écrire ? Qu’en est-il des photos de la couverture ? Il y a des droits sur ses choses-là…), à quel prix vendre, et où ? Se rendre à des salons…

A. – Le cheminement a-t-il été différent pour la version allemande et pour la version française ?

MDB – Non, c’est le même cheminement, au début du moins, et si l’on s’en tient à Amazon uniquement. Il existe d’autres partenaires locaux en Allemagne, mais ça c’est la prochaine étape : la multiplication des réseaux de vente…

A. – Combien as-tu dépensé ? Pour obtenir combien d’exemplaires ?

MDB – Allez, cartes sur table ! Près de 20’000 CHF (environ 16’500 euros) entre les frais de logiciels, de traduction, les frais d’avocat (qui étaient nécessaires pour mon livre dans lequel beaucoup d’éléments de la vraie Suisse sont reconnaissables). À part les frais en conseil légaux, la facture aurait été infiniment plus élevée en Suisse. Au final, j’ai quatre livres : deux eBooks et deux livres de poche de 370 pages, en deux langues. Les copies papier, de très bonne qualité comme tu le sais, ne coûtent que quelques francs ensuite à l’auteur (chez Amazon), mais la marge est minime. Par contre, la marge est de 70% environ pour un eBook, mais beaucoup de lecteurs en Europe continentale en sont encore aux livres papier, que je fais imprimer par Amazon via sa filiale Createspace. Il n’y a qu’en Angleterre, où j’ai étudié et longtemps vécu que l’eBook marche vraiment pour le moment, mais les habitudes changent. Malheureusement très lentement. Le marché allemand m’oblige à vendre à un prix très bas, d’autant que je ne suis pas connu. Tout cela est bien documenté sur Internet.

A. – Tu travailles dans le marketing et tu te réjouis d’assurer la promotion de ton livre. Comment cela se passe-t-il concrètement ?

MDB – De nos jours, il est impensable de ne pas passer par les réseaux sociaux. Comment sommes-nous toi et moi entrés en contact ? Via Twitter. En combien de temps ? Quelques minutes. Et me voici sur ton blog, que des centaines de gens vont lire, et on l’espère, « re-twitter » ou mentionner via Facebook ou Google+. C’est magique. Aucun média traditionnel ne permet ça, sans un énorme investissement de temps et d’argent. J’ai donc créé un écosystème numérique entier. Comparons ça au système solaire. Le soleil, c’est Amazon. La première planète autour de lui, c’est ton site, avec un petit satellite qui tourne très vite autour. Ça, c’est ton blog. Il lui faut du contenu nouveau, régulièrement, et qui soit intéressant, et très bien écrit, comme une histoire agréable à lire. Ensuite les autres planètes arrivent… Facebook, Google+, mais aussi Pinterest et Instagram, et pourquoi pas Tumblr. Tout ça est connecté, bien sûr, comme les planètes elles-mêmes. Tout est parfaitement pensé pour être trouvé très rapidement grâce à des recherches organiques sur Google, et bien sûr, tous ces chemins sinueux ou directs doivent mener l’acheteur potentiel sur un site de vente… En marketing, en anglais, on appelle ça le « voyage du client ». Il faut qu’il se passe en douceur, mais pas trop lentement, il faut encourager les visiteurs à revenir accompagnés… Il faut aussi comprendre qu’Internet est « dialogique » plutôt que « dialectique » (je te laisse trouver la différence sur Google !), et que chacun doit pouvoir trouver quelque chose qui l’intéresse « chez toi », sur ta planète et les planètes environnantes…
Alors, j’ai mis tout cet écosystème en place, avec des profils non seulement pour moi en tant qu’auteur, mais pour le livre lui-même, le tout en deux langues. C’est un travail assez important, et qui demande un peu de connaissances en informatique, même s’il s’agit simplement de superviser et de confier la réalisation à des tiers…
Bien sûr, les livres en dur seront placés chez tous les journalistes, et partout où il faut, à la Migros et à la Coop, dans les magazines adéquats, à la télé bien sûr. Il y aura donc aussi du marketing traditionnel… Bref, c’est une charge de travail indubitable, mais au carrefour de plusieurs métiers : le commerce, le graphisme, le marketing, tout ça en plus de l’écriture seule. Je me suis même offert le « Guide du Typographe » suisse car une lectrice du pays n’a pas manqué de relever quelques erreurs à ce sujet sur la version papier Amazon ! Ce dernier aspect est l’un des grands cadeaux faits à l’auteur. Le livre ne m’appartient plus, il vit sa propre vie, et des critiques positives ou négatives, peu importe, arrivent parfois, au début très lentement, car la promotion ne fait que démarrer. Mais elles sont le reflet de l’impact que l’histoire a sur les lecteurs, et sentir ce pouvoir que l’on a de provoquer un sentiment, quel qu’il soit, est une expérience mémorable.

A. – Conseillerais-tu l’expérience de l’auto-édition aux gens qui vont te lire ?

MDB – Non ! À moins d’être prêt à vivre sa passion plutôt que de vivre d’elle ! Les premières années, c’est souvent en pure perte, mais quelle formidable aventure du cœur et de l’âme ! Je suis entrepreneur, par ailleurs, et je crois même que – si le feedback devait être là à la suite de cet article – je pourrais envisager de monter une structure pour venir en aide aux « écrivains en herbe ». De nos jours il est possible de faire sans les éditeurs, mais rarement tout seul…

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Par Amandine Glévarec

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