Entretien avec Laurent Koutaïssoff

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Amandine – J’ai vu que vous aviez travaillé pour le théâtre auparavant. Comment en êtes-vous arrivé à écrire Le Sourire de Thérèse ?

Laurent Koutaïssoff – Je me suis toujours intéressé à l’écriture, depuis que j’ai 12 ou 13 ans. J’ai cependant commencé par la poésie. Ensuite, je me suis principalement consacré au théâtre. J’ai écrit et mis en scène monté plusieurs spectacles qui ont été joués à Lausanne et à Genève. La poésie est un monde en soi, mais avec le théâtre, on va jusqu’au bout du texte, jusqu’à son intreprétation, son incarnation. C’est fascinant de voir son texte exister par la voix d’un autre… Mais l’envie d’explorer différents modes d’expression littéraire ne m’a jamais quitté, et j’ai voulu me lancer dans la prose, d’où mon premier roman, La Mort de la carpe, essentiellement basé sur des souvenirs d’enfance. Le deuxième, Le Sourire de Thérèse, est une fiction.
A. – Ça ne vous manque pas de ne pas avoir le retour direct du lecteur, contrairement au théâtre ?
L. K. – Un peu. Ça vous plonge dans une situation étrange, comme si, à la dernière réplique de votre pièce, la salle était vide ou qu’il n’y avait aucune réaction du public. Au début c’est déstabilisant, et puis dans un deuxième temps des liens se font avec des lecteurs. C’est alors intéressant de confronter ce qui leur paraît marquant… et qui me semblait l’être beaucoup moins en l’écrivant, et réciproquement. Des fois, on met énormément de cœur dans un passage qui passe totalement inaperçu. Je retire beaucoup de plaisir de ces échanges et c’est aussi ce qui me fait avancer quand les avis sont critiques.

A. – Comment écrivez-vous ?

L. K. – Avant, je travaillais à Genève, en vivant à Lausanne, donc je profitais du trajet en train. Depuis que je travaille à Lausanne, j’ai décalé mon horaire d’écriture, je me lève vers 5h et j’écris jusque vers 6h30 tous les matins de semaine. Le rendez-vous doit être régulier, même si je n’écris pas une ligne, même si je déchire le lendemain. Je travaille en effet à l’ancienne : j’écris à la plume sur un cahier. Le fait de se plonger de manière très rythmée et systématique dans la matière est pour moi important, surtout pour un roman où il faut avancer en tenant à bout de bras une structure de récit assez large. Si on coupe le rythme, qu’il faut à chaque fois repartir, reprendre, c’est épuisant.

A. – Travaillez-vous avec un plan ?

L. K. – J’ai besoin de quelques idées directrices même si je prends ensuite des chemins de traverse. C’est un point d’appui nécessaire mais, expérience faite, je m’en écarte assez rapidement. Tout un monde finit par se construire qui n’était pas intégralement préconçu.

A. – Construisez-vous vos personnages avant de commencer à écrire ?

L. K. – Seulement un petit groupe, le noyau de base en quelque sorte. Ensuite, c’est comme une réaction en chaîne, j’en crée quelques-uns, ils donnent l’idée d’en générer d’autres, je les confronte, puis leurs liens se développent petit à petit. J’ai besoin d’une méthode mais j’essaie de me laisser surprendre en cours d’écriture.

A. – Votre expérience du théâtre vous a-t-elle aidé pour le rythme ?

L. K. – Tout à fait. Je cherche un rythme, un équilibre dans l’architecture globale du récit, et la pratique du dialogue m’aide beaucoup. L’écriture dramatique se passe de la description, de l’atmosphère, on plonge directement dans le cœur du personnage grâce à la création de son langage, de son vocabulaire et de ses expressions. C’est une écriture plus ramassée, qui force à viser à l’essentiel.

A. – De quoi parle Le Sourire de Thérèse ?

L. K. – Nous sommes en France entre les années cinquante et soixante. Jean, le personnage principal, est un bourgeois déclaré et assumé. Il a manifestement réussi sa vie sociale et matérielle. Cette réussite se voit pourtant ébranlée par le mariage imminent de sa fille, qui risque de le déshonorer, et la découverte des mémoires de son père, Gottfried, un humble coordonnier d’origine allemande. Ces deux événements obligent Jean à confronter ses souvenirs à ceux de son père qu’il lit en secret. On plonge alors, par une lecture croisée, au cœur d’une famille, de ses déchirements, de ses secrets au travers notamment des deux guerres.

A. – Comme dans votre premier roman, il s’agit à nouveau d’un récit qui parle d’histoires de famille ?

L. K. – La famille est le lieu où tout se dit, où tout se tait. Ce qui m’intéresse ce sont les incompréhensions, qui naissent souvent de l’idée que l’on se fait des raisons qui conduisent telle personne à accomplir tel acte. On interprète toujours. Jean, en l’occurrence, quitte la maison suite à la mort de sa jeune sœur Rosa qui succombe à la grippe espagnole. Il voit son père confier l’âme de sa sœur à Dieu, sans tenter d’autres moyens de guérison que la prière. Sa « compréhension » de cet événement l’amène à considérer la religion comme un aveu d’impuissance… et pour cela, il se met à détester son père. Bien des années plus tard, la lecture des mémoires de Gottfried l’amènera à considérer ce passé de manière très différente. Cela dit, ce drame familial, la mort de Rosa, a été pour lui ce qui l’a construit ; c’est la source de sa révolte et de sa détermination à s’opposer, à réussir coûte que coûte, à être prêt à tout pour gagner sa position sociale et son aisance financière. Mentir, tuer même, ne l’arrête pas.

A. – Il y a donc alternance de chapitres consacrés au père et au fils. Comment avez-vous écrit cette histoire ?

L. K. – J’ai écrit les chapitres dans l’ordre final car il y a des interactions entre les deux histoires, et beaucoup de souvenirs croisés. C’était donc difficile d’écrire ce récit sans une certaine discipline chronologique, pour des raisons de vraisemblance.

A. – N’avez-vous jamais pensé à faire de l’écriture votre métier ?

L. K. – On caresse toujours le rêve d’en faire son activité principale… mais en doutant d’avoir le talent nécessaire. J’ai déjà le privilège de pouvoir écrire ce dont j’ai envie et d’avoir trouvé un éditeur. Et puis, d’une certaine manière, je n’ai pas le choix : si je n’écris pas, je ne me sens pas en équilibre avec moi-même. Être publié est une chance énorme, mais si ça n’avait pas été le cas, ça ne m’aurait ni freiné ni arrêté.

A. – À combien d’éditeurs aviez-vous envoyé votre premier manuscrit ?

L. K. – À une trentaine. Quitte à faire quelque chose, autant aller jusqu’au bout, me suis-je dit, rien que pour confronter mon écriture à l’avis de quelqu’un. Mais je vous avoue que ce n’est pas facile de voir les refus s’empiler sur votre bureau. Dès le début, j’avais pris le parti de me dire que cette sanction-là ne serait pas déterminante ni ne m’arrêterait. Pendant de longs mois, ça été dur, mais j’ai commencé le deuxième avant que le premier ne soit accepté… un peu par superstition (rires). Je suis par exemple en train d’écrire un nouveau roman, mais je commence déjà à prendre quelques notes pour le suivant… Ça me rassure en quelque sorte.
Pour moi, l’écriture est surtout une grande expérience de la solitude ; je ne me fais relire qu’à la fin. Je suis assez impitoyable avec moi-même, je déchire beaucoup. Pour le roman que j’écris actuellement, j’avais déjà rédigé plus de 70 pages, mais je me suis rendu compte que l’angle d’attaque n’était pas bon. Je n’avais donc que deux solutions : la poubelle… et le travail ! On désire tous un texte parfait du premier coup, mais pour moi biffer, raturer, jeter est très enrichissant.

A. – On doit être un peu triste quand on termine un manuscrit…

L. K. – Oui et non. Il faut savoir laisser le texte s’échapper, prendre le temps de s’en éloigner et goûter au plaisir de la surprise quand on relit certains passages. On ne peut juger ses propres textes qu’avec une certaine distance. Se laisser prendre au jeu de la lecture et ne plus se souvenir avec exactitude de son propre récit, c’est le gage d’une vraie relecture critique. Mais c’est vrai, il y a tout un apprentissage graduel de la séparation : le manuscrit, le tapuscrit ensuite, et enfin les épreuves – les bien nommées d’ailleurs ! – avant l’impression. C’est à ce moment-là qu’on sait ne plus pouvoir reculer. On se rend compte que le texte ne nous appartiendra plus… C’est alors qu’on est un peu triste, mais tellement impatient en même temps !

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