Entretien avec Joseph Incardona

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Amandine G. – Cher Joseph, qui es-tu ? Nomade, angoissé, inconstant, hypocondriaque ? Vraiment ?

Joseph Incardona – Oui, tout ça à la fois, sauf l’inconstance que j’ai pu gommer grâce au travail. Je crois beaucoup au travail qui, couplé à une prédisposition pour l’écriture, porte ses fruits. Bon, avec le temps, les défauts s’estompent ou s’accentuent, ou alors de nouveaux apparaissent et prennent la relève. On n’en a jamais fini de négocier avec soi-même…

A. – Ton dernier livre – Aller simple pour Nomad Island – est très différent de ce que tu as écrit avant. D’ailleurs, chacun de tes livres est d’un style particulier. Où trouves-tu toutes ces idées ? As-tu l’envie de creuser toutes les sortes de romans noirs ?

J. I. – Je crois qu’il y a deux sources d’inspirations majeures : soit, on vit, on a vécu, et on a des choses à dire/raconter, soit on possède un imaginaire fécond. Une troisième voie allie les deux. Et puis, il y a la forme, l’écriture en soi, qui raconte aussi son histoire dans l’histoire. C’est vrai que j’aime aborder le genre « Noir » sous différents aspects et angles d’attaque. Aller simple est une sorte de fable, de questionnement sur le bonheur tel que nous le présente un certain libéralisme consumériste où l’on arrive même à frelater les sentiments. Pour ce faire, j’ai voulu m’approcher du genre « survival » teinté d’anticipation, mais sans entrer de plain-pied dans la SF, qui est un genre en lui-même (et qui, peut-être, est en train de devenir le nouveau vivier d’une réflexion sociale). Un autre exemple, Misty (qui est sélectionné pour le prix Lilau de la Ville de Lausanne) : j’ai voulu rendre un hommage au genre « hardboiled » américain des maîtres que sont Hammett, Chandler ou James M. Cain. En même temps, je profite pour faire un état des lieux du roman à enquête qui, d’après moi, est en train de vivre ses dernières heures, littérairement parlant, car il s’essoufle. Je n’en peux plus de ces histoires de flics/détectives/journalistes ou mamies qui enquêtent sur « l’affaire irrésolue ». En ce sens, pour moi, le roman à enquête est déjà mort. Je ne parle même pas du roman à énigme, du genre la comtesse est morte à 17 heures… Pitié ! Van Dine ou Christie ont fait ce qu’il fallait faire, voilà longtemps qu’on est passé à autre chose. C’est pourquoi, je dis : l’avenir est au roman Noir.

A. – J’imagine qu’avant d’avoir été écrivain, tu as commencé par être lecteur. Je crois qu’on a quelques références en commun, mais si t’avais un (ou deux, ou trois) bouquin(s) à conseiller à quelqu’un, là, tout de suite, maintenant, tu nous parlerais de qui ?

J. I. – Je vais parler uniquement d’américains : Larry Brown, Harry Crews, James Crumley, Ken Nunn, Donald Westlake, Elmore Leonard, Kent Anderson, Edward Bunker… On peut tout lire de ces gars qui, avant de devenir écrivains étaient autre chose : des braqueurs de banque, des bérets verts au Vietnam, des pompiers, des alcooliques, des tout ce que vous voulez, qui étaient ou sont, avant tout des hommes, et pour lesquels l’écriture est devenu un réel moyen d’expression. Non pas une posture, comme hélàs, ça l’est pour de trop nombreux « auteurs » contemporains. Je ne sais plus qui disait « avant d’apprendre à écrire, apprenez à vivre ». Je crois que s’il y a une leçon à retenir, elle est là.

A. – Tu publies beaucoup, en Suisse et en France, ça fait quelque chose de réussir à passer la barrière des Alpes ? Est-ce que ça met une pression supplémentaire ? Un plaisir en plus ?

J. I. – Je publie essentiellement en France, les 9/10ème de ce que j’ai écrit jusqu’à présent, on va dire. En fait, en dehors de deux pièces de théâtre, j’ai publié mon premier livre avec un éditeur suisse qui est Giuseppe Merrone, de BSN Press. Une réédition, en fait, du Cul entre deux chaises, mon premier roman. Qui sera suivi par une autre réédition et un inédit – Permis C – des (més)aventures de mon alter ego, André Pastrella. D’autres choses encore, on verra. C’est un travail dans mon travail, en quelque sorte, où je poursuis une veine plus autobiographique, même si ça reste du roman et de la fiction : surtout pas de l’autofiction, que les dieux de l’écriture m’en préservent ! J’en profite pour saluer le travail de Giuseppe. Je pense qu’avec le temps, il saura s’imposer comme la référence du « Noir » en Suisse romande. Le problème pour un petit éditeur, c’est de recevoir des manuscrits valables. Et puis d’être soutenu. Un peu comme partout, il y a des chasses gardées, on voit toujours d’un œil méfiant les nouveaux venus, surtout quand le marché du livre est petit et concurrentiel, comme il l’est en suisse romande.

Pour ce qui est de passer la barrière des Alpes… Bon, je suis parti vivre longtemps en France pour ça, justement, pour trouver chaussure à mon pied, celle que je ne trouvais pas en Suisse. Peut-être qu’aujourd’hui, j’aurais été publié par BSN et que je ne serais pas parti, qui sait ? Mais tout est dans tout, publier est une histoire de rencontres, d’affinitiés, de temps, de lignes de vies, d’expériences qui se rencontrent. Pour moi, écrire est de l’ordre du vital donc cela fait partie d’un mouvement profond et nécessaire, je n’écris pas pour le « loisirs » ou comme « un passe-temps », comme on ferait du VTT ou de l’origami. En ce sens, il y a trop de Monsieur ou Madame Bovary qui polluent l’édition, occupent de l’espace inutile en librairie.

A. – Écrire et trouver un éditeur sont deux choses différentes. Qu’est-ce qui prend le plus de temps au final ?

J. I. – Écrire. Toujours. Mais le plus dur est tout ce qui gravite autour de l’écriture plus que l’écriture elle-même. Et puis, surtout, ce qui prend le plus de temps, c’est de trouver le temps pour écrire. C’est une lutte incessante, surtout au début, jusqu’à ce qu’on trouve ce temps libéré, à soi. C’est très politique, au fond. Il faut savoir ce que l’on veut, savoir sacrifier l’inutile, garder l’essentiel afin de maintenir la flamme intacte.

A. – La rumeur dit que tu vis de ta plume, ça serait donc possible ?

J. I. – Au sens large, oui. Droits d’auteurs, interventions, tables rondes, ateliers d’écriture… Mais peut-être que je devrai à nouveau faire des jobs alimentaires, on n’est jamais à l’abri, rien n’est jamais gagné. De petits boulots pour préserver le métier d’écrivain. Si vous commencez à être prof, avec des horaires, des classes, c’est le début de la fin de votre écriture. Vous n’êtes pas écrivain. Vous êtes enseignant.

A. – Tu n’es pas seulement écrivain, tu te frottes aussi au monde du cinéma. Et si tu nous parlais de Milky Way ?

J. I. – Je fais plus que me frotter, faire un film est une aventure qui dure entre trois et quatre ans. Mes deux pôles sont la littérature et le cinéma. J’ai co-écrit et co-réalisé (avec mon pote Cyril Bron) mon premier long métrage, Milky Way. L’histoire de trois perdants magnifiques… Voilà, toujours cet intérêt pour ceux qui vivent dans la marge, questionnent, refusent, se trompent, coulent ou sont en rédemption, reviennent, survivent… Comme disait l’immense Bukowski : l’important est de durer.

Avec Cyril, on travaille sur un nouveau projet. On verra bien où il nous mènera, écrire, faire des films, c’est un peu comem de naviguer avec un sextant, avant l’apparition des GSM…

A. – Cher Joseph, maintenant que je sais que tu as été boxeur, et bien que je n’aie pas été très sympa dans ma chronique du Cul entre deux chaises, dis, on reste amis, hein ?

J. I. – Oh, j’ai surtout été footballeur à haut niveau, jusqu’à l’âge de 19 ans. Pour le coup, la boxe, je la pratique en amateur, je fais quelques sparrings de temps à autre… À 45 ans, ça devient difficile de tenir 3 rounds avec des jeunes. Mais j’aime l’effort, j’aime ressentir la douleur avant le soulagement du relâchement. Les articulations qui grincent, les muscles endoloris qui s’apaisent. La bière de l’après entraînement. J’aime sentir mon corps, l’éprouver. Nous sommes des êtres verticaux, ça commence par les pieds et ça finit avec l’esprit. Il y a cet ancrage, les pieds dans la terre, la tête dans les étoiles, disait Kant. La salle de boxe est un univers où il n’est pas possible de tricher. Et puis, c’est un univers privilégié du « Noir », non ?

Bien sûr qu’on reste amis. Si tu es passée à côté du Cul entre deux Chaises, je ne peux rien pour toi.
Allez, sans rancune !

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