Entretien avec Joël Espi

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Amandine G. – Le narrateur est de mère italienne et de père espagnol – comme toi – et bien qu’il soit né en Suisse, il n’a pas l’air de porter ce pays dans son cœur (page 30), et toi ?

Joël Espi – Je pense qu’il y a une différence entre ne pas porter un pays dans son cœur et avoir le sentiment profond qu’on ne le comprend pas. C’est mon cas. J’ai l’impression d’avoir grandi dans une bulle culturelle latine et de n’avoir jamais vraiment saisi la culture suisse. Pire, elle a même été parfois anxiogène pour moi. La rigueur, le fait de manger sain, faire attention à ce qu’on dépense, j’avoue que cela est synonyme de stress pour moi. De plus, j’ai toujours été considéré comme un étranger ici. J’ai pour pièce d’identité un « livret pour étranger », qu’on me retirera si je quitte le pays plus de six mois. Cela me rappelle une histoire. J’avais un peu plus de vingt ans et je me suis fait attrapé dans le train Lausanne-Fribourg sans billet. Je n’avais que mon passeport espagnol pour pièce d’identité. La contrôleuse suisse-allemande l’avait jeté en me disant que ce document-là ne valait rien… C’est le gros problème de la Suisse. Tout ce qui ne vient pas d’ici ne vaut rien. En tant qu’étranger, on finit souvent par se sentir inférieur.

A. – Le narrateur devient journaliste, comme toi à nouveau, et là encore n’est pas tendre avec son métier. Quel est ton point de vue sur la question

J. – Le journalisme est un métier et une passion pour moi. Comme je le connais bien, je sais aussi reconnaître ses défauts et « bien le châtier ». Etre journaliste inclut une énorme responsabilité. Comme je le dis dans mon livre, on peut détruire des vies avec quelques articles. Je suis très critique envers l’évolution des médias et le grand mal que leur fait Internet. Je ne comprends pas la façon dont tous les titres doivent se ruer sur un sujet et en occulter d’autres. Je ne comprends pas non plus cette fascination qu’a le monde pour la mort et la manière dont celle-ci, comme les pédophiles ou les petites culottes des stars, fascinent le lecteur. Bien sûr, j’ai moi-même cautionné cela en travaillant plus de deux ans à 20 minutes. J’ai exercé mon métier en mettant parfois ma morale de côté. Mais j’ai quitté ce média, et je vais essayé de me consacrer à des sujets « moins importants » que les sous-vêtements de Kim Kardashian.

A. – Quelle est la part de fiction et quelle est la part de réalité ? Est-ce une autofiction ? Quelle est ta définition personnelle de ce genre littéraire ?

J. – Il s’agit d’une autofiction dans laquelle j’ai accepté de me perdre. Je suis parti de la considération que les souvenirs étant de toute manière tronqués, cela n’avait pas de réelle importance si j’en inventais certains ou s’ils n’étaient pas retranscrits de manière fidèle. J’ai même inventé certains passages, mais je ne dirai pas lesquels. Je suis bien sûr un défendeur de l’autofiction et je ne trouve pas du tout que c’est un genre mineur. Beaucoup y sont passés : Proust, Henry Miller, William Burroughs, Kerouac, Duras, Chessex… Mais je pense que si autant d’autoficitons voient le jour à notre époque, c’est que beaucoup de place est laissée à l’humain. Celui-ci est en train de développer un ego important car il est beaucoup trop pris en considération et écouté. Cela peut paraître dur, mais je trouve que tout le monde n’a pas des choses à dire, et encore moins des choses intéressantes. Une autofiction, ou le fait de vouloir se raconter en général, devrait venir du fait d’avoir vécu des choses notables qui pourraient servir à d’autres et d’un besoin de les partager, pas de l’envie de souligner ses actes pour en faire artificiellement des chose notables.

A. – Pourquoi t’être intéressé à ce sujet en particulier ? Celui des sentiments équivoques entre certains prêtres et les adolescents qu’ils côtoient ?

J. – Au départ, je ne voulais pas publier cette histoire avant d’avoir édité d’autres romans. Je trouvais le sujet trop casse-gueule. Mais un jour, j’ai eu ce besoin irrépressible d’écrire mes souvenirs liés à ce prêtre. J’ai écrit frénétiquement une bonne partie du roman et puis je l’ai mise de côté. J’ai ressorti ce début de manuscrit du tiroir plus de deux ans après. Il s’est avéré que c’était l’un des meilleurs textes que j’avais écrits, alors j’ai tenté ma chance pour le faire publié et ça a marché. Concernant le sujet plus précisément, j’aimais bien son ambiguïté et les sentiments mêlés que j’éprouvais en l’écrivant. Tout en rédigeant, je trouvais plein de notions qui prêtaient à discussion. Il y a de l’absurde camusien dans son suicide, que j’ai mis en parallèle avec celui de Hitler et de Rommel. Il y a la religion liée à la notion de pardon, qui figure en filigrane. Il a aussi le rapport très faible du nombre d’abus du prêtre par rapport au nombre d’adolescents qu’il a côtoyés, et le fait que le malaise que j’ai vécu avec lui ne trouvera jamais d’explication absolue. Il y a aussi la fascination de ce curé pour la chose militaire, son équipe favorite, la marche de nuit ou la religion, des notions qui me seront toujours étrangères. L’un de mes éditeurs, Stéphane Bovon, m’a également dit une fois  : « cette histoire est aussi un prétexte pour parler de toi ». Cela n’est bien entendu pas tout faux…

A. – Pourquoi le titre est-il au pluriel ?

J. – J’ai pris le mot « miséricorde » au sens large de « pardon ». Ce qu’on ne voit pas forcément dans le livre, c’est que j’ai posé à certains personnages la question de savoir qui pardonnait le mal que l’on a fait, les pêchés si on veut. J’ai été étonné des « réponses ». Chacun bottait en touche ou ne savait pas forcément quoi répondre. Après réflexion, j’en suis arrivé à une piste. Le pardon est multiple. Un ami, un amant ou Dieu, n’a pas la même miséricorde envers toi et ne l’a pas de la même façon. Dans le cas du prêtre, je me retrouve seul avec mon amertume, et l’impossibilité de lui demander de s’excuser pour le trouble qu’il a causé chez moi. De mon côté, je ne peux pas m’excuser de l’avoir abandonné et d’avoir écrit ce livre. Deux miséricordes qui jamais ne pourront se réaliser…

A. – Ton écriture semble extrêmement fluide, par contre l’ordre des chapitres est clairement très construit, quelles sont tes techniques d’écritures ?

J. – Mon histoire est basée sur des souvenirs ou des recherches sur des scènes ou des thématiques très précises. J’ai choisi de faire en sorte que le lien entre tout cela se retrouve à la fin, plutôt que les réflexions soient intégrées dans le flot du texte, comme cela se fait notamment dans un article de journal. De plus, ce cloisonnement correspond également à la mémoire, qui est constituée de scènes sporadiques et non d’une continuité fluide. En revanche, j’ai mis un point d’orgue à faire en sorte que mon écriture soit lisible très facilement. J’ai commencé à écrire cette de façon très impulsive. Dès le départ, ma langue était réservée, mais elle était un peu saccadée. J’ai réécrit entièrement l’ensemble du livre, je l’ai revu plusieurs fois ensuite et corrigé grâce à l’aide de plusieurs lecteurs, comme le poète, mon ami, Raphaël Heyer. J’ai même lu une majorité des passages tout seul à haute voix pour en tester la fluidité.

A. – As-tu eu des lectures fondatrices qui t’ont donné envie d’écrire à ton tour et que tu aimerais partager avec nous ?

J. – Il y en a plein. J’ai commencé la lecture avec des classiques de la science-fiction, notamment Asimov dont j’ai lu pas mal de livres. La SF m’a donné le goût de raconter des histoires. Ensuite, j’ai été retourné par des monuments de la littérature comme Les Misérables ou Don Quichotte, qui font toujours partie de mes lectures préférées à ce jour. Quand j’ai eu besoin d’inspiration plus « technique », j’ai découvert Jaques Chessex. Cela a été une révélation de voir que l’on pouvait écrire avec concision et tout en émotion. Henry Miller, que j’ai récemment découvert, est mon idole actuelle. Il semble très bavard et prolixe, ses textes sont un alignement de sentiments et de réflexions plus impudiques les uns que les autres, mais chacun de ses mots est pesé et son écriture est foutrement fluide.

A. – Et maintenant, les projets à venir ? Berlin ?

J. – J’ai décidé de lâcher mon job fin juin et de reprendre mon activité de journaliste indépendant. Je vais en effet partir à Berlin et me consacrer un peu plus à l’écriture. Ce ne sera peut-être que temporaire, mais durant un temps je n’ai pas envie de courir après l’argent pour assurer ma vie en Suisse. J’ai un projet qui me tient très à cœur en ce moment. C’est un texte qui traite de la domination entre homme et femme, d’amour, de sexe, de prostitution. Je ne vais pas en dire plus car je ne sais pas encore si cela donnera un roman ou une pièce de théâtre ou même s’il sera publié un jour.

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