Entretien avec Jean Prod’hom

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Bertrand Schmid – Avez-vous l’âme d’un collectionneur ?

Jean Prod’hom – Enfant, j’ai eu, la velléité de rassembler dans un album de timbres l’ensemble du monde, toutes les espèces de coquillages au fond d’une armoire. Sans grande conviction. Amateur donc de collecte, certainement, mais étranger au fond à l’idée de collection. Un rien les distingue, invisible, mais tout les sépare : la seconde suppose une clôture, la première un peu de cet égarement qui conduit celui qui s’y livre à guigner du côté de l’imprévu.

Ainsi, ces morceaux de terre cuite, que je ramasse depuis plus de 25 ans, m’ont permis de découvrir des lieux dont je n’aurais jamais entendu parler ; ils sont aussi à l’origine d’aventures que je n’aurais jamais osé imaginer : ce livre, Tessons, est l’une des dernières en date.

Mais cette collecte ne m’aura jamais empêché de l’interrompre, de regarder autour de moi, de faire des rencontres, bien au contraire ; j’ai ramassé d’autres éclats que les hommes abandonnent et que la mer, le sable et le vent ont usés, abrasés, embellis : pierres, plastiques, bois, fers. Mais, je l’avoue, avec moins d’assiduité que les tessons. Ces restes constituent à mes yeux, aujourd’hui, ce que j’appellerai, pour reprendre le titre d’un petit livre de Pierre Bergounioux, un Abrégé du monde. Quant à Pascal Rebetez, le courageux éditeur de Tessons, il m’a invité à en dire un peu plus, je lui en sais gré.

B. S. – Est-ce l’empreinte humaine qui vous a poussé dans ce choix ?

J. P. – Disons d’abord que je n’ai pas choisi. Dans ce genre d’aventures, obscures, ce n’est qu’à la fin que quelque chose s’éclaire à la lumière de ce qu’on a fait, trouvé, pensé ; il n’y avait donc aucune raison que je me mette à ramasser ces « merdouilles », comme le disent si poétiquement David Cuendet et Laurent Flutsch. Ce n’est qu’un concours de petites circonstances ; des raisons, j’en ai par après levé de sérieuses que j’évoque dans ce livre.

Mais disons tout de même que la nature double du tesson n’aura pas été pour rien dans mon obstination, à moins que celle-ci ne m’ait obligé à penser celle-là. On le sait, les oeuvres de la nature mêlent leur destin, parfois, à celles de l’homme, pour faire naître des merveilles ; les artistes en sont les ouvriers. Artiste je ne le suis pas ; laisser faire, c’est ce qui m’a occupé, en essayant d’être présent au moment voulu, lorsqu’il n’y avait plus qu’à cueillir ces merveilles dans les laisses de la mer ou sur les berges des lacs et des ruisseaux, abandonnés, loin de tout. Que personne – ou presque – ne s’y soit intéressé m’aura permis de disposer d’une île, pendant plus de 25 ans, sans rivaux, à l’abri des batailles. Et ça, ce n’est pas rien.

J’ai été, pour dire la vérité, plusieurs fois tenté d’en tirer quelque chose ; j’en ai fabriqué des faux, j’en ai peint ; j’ai cherché à accélérer leur métamorphose en les plongeant dans des bains d’eau salée ou dans les cascades des rivières du Jorat. Sans succès. Ces pierres, j’ai dû l’accepter, se sont faites sans moi, ce livre en témoigne, mais elles n’ont pas manqué de m’aider à vivre et à penser. On ne se moque pas, c’est vrai.

Et lorsque Pascal Rebetez m’a proposé de raconter tout cela, il m’a suffi de choisir quelques-unes de ces pierres, recueillies sur la bande indécise qui unit – et sépare – la terre et la mer et de donner une forme aux songeries qui m’ont accompagné pendant tout ce temps. Ce n’est tout compte fait pas grand chose : une petite cinquantaine de pierres, une petite cinquantaine de proses qu’il m’a fallu rogner pour les apparier à ce qui les avait motivées, les polir avec le risque bien réel qu’il ne reste plus grand chose à la fin, presque rien, à l’image de ces objets oubliés du monde, qui recèlent une dignité et une beauté dont il faut bien convenir qu’elle est mystérieuse.

B. S. – Les tessons sont de parfaits représentants du temps qui passe : on les trouve lavés par les flots, les rivières. Y a-t-il nostalgie dans leur découverte ?

J. P. – Il y a d’abord une joie, celle de rencontrer quelque chose qui me semble, chaque fois, m’avoir donné rendez-vous ; il y aussi le plaisir de tenir ces pierres dans la main, de suivre du doigt leur courbe, de me pencher sur leur motif, de reconnaître la lente usure de ces formes éclatées qui trouvent, à un certain moment de leur existence, tout leur éclat. J’ai décidé de les retirer des laisses où elles ont été jetées et où elles ont fleuri avant que la mer et le sable qui les ont faites les défassent.

Alors? nostalgie aucune. Ou alors la nostalgie de cette époque rêvée où l’homme avait le temps, ou le prenait, de considérer les miracles par lesquels nous somme faits et défaits. Ces pierres sont nées dans le fracas, bols jetés, assiettes brisées, rejetées, abandonnées ; elles ont vécu oubliées en marge des règnes ; et c’est là qu’offrant leur flanc à la mer, au sable et au vent, sans rien dire, certaines d’entre elles ont su devenir une comme nulle autre pareille avant de retourner au sable. La vie de l’homme n’est pas différente de celle de ces pierres.

B. S. – Vous dites ne pas collectionner, mais vous ne conservez pas moins précieusement ces tessons. Vous les exposez même dans les musées à l’occasion. Alors, avez-vous un côté Petit Poucet ?

J. P. – D’abord le petit Poucet, une histoire qui me ravit. Petit Poucet, nous l’avons tous été et nous le demeurons ; à mesure que l’on s’éloigne du lieu d’où l’on vient, il devient toujours plus difficile d’y retourner et il convient, comme Poucet nous l’a appris, de prendre quelques précautions.

Mais comme toutes les histoires qui imposent leur évidence – revenir sur ses pas en ramassant les cailloux qu’on a semés –, celle du Petit Poucet passe sous silence la moitié de ce qu’il faut entendre : Poucet va grandir et sera invité à aller de l’avant ; il faut bien un jour quitter le giron, et il ne sert à rien de laisser derrière soi des cailloux ; nous devons les jeter devant nous pour établir ce gué sans lequel on resterait sur la même rive, bien loin de ce qui reste à comprendre.
Si donc ces tessons me permettent de revenir sur mes pas, ils me permettent aussi de rejoindre des paysages inconnus, là où il n’y a personne pour me rassurer et dans lesquels il a bien fallu que je me risque si je voulais m’approcher un tant soit peu de ce qu’on ne m’a pas dit. En ce sens, ce livre m’aura permis de rassembler ce qui ne reviendra pas, mais aussi de découvrir, écrivant, devant moi, ce que je ne soupçonnais pas.

Quant à leur mise en vitrine, n’exagérons rien ; si ces tessons ont effectivement trouvé une place dans le musée romain de Lausanne-Vidy, apprenez qu’ils n’en occupent pas le naos, mais le vestibule.
Fierté tout de même, naturellement, fierté que ces petits paradis portatifs soient arrivés jusque-là et que j’aie pu contribuer à leur reconnaissance. Mais amusement surtout, amusement qu’ils se retrouvent à deux pas des vieux briscards de cette illustre maison : fibules, tuiles et verres soufflés, identifiés, étiquetés, classés sous clé ; mais également à deux pas du lac, prêts à prendre la poudre d’escampette, là, tout près, dans le sable et sous le vent, sur les rives du Léman.

Ces tessons ne sont pas non plus des pièces reconnues par les amoureux de l’art, quand bien même ils vont être exposés dans une galerie de Grignan (Drôme) : Terres d’écritures. Et c’est la faculté de ces pierres de faire bonne figure sur les seuils, à égale distance des science et des arts, qui me ravit, entre mer et terre, entre deux eaux, je n’aurais pas pu espérer mieux. Mais je m’égare, il ne faudrait pas qu’on se méprenne, ni eux ni moi ne nous prenons vraiment au sérieux : ridentes in vestibulo.

B. S. – Vous avez été assistant en philosophie : y a -t-il un lien unissant la marche, l’écriture, la philosophie et votre passion très spécifique ?

J. P. – Il faudrait d’abord s’entendre sur le mot de passion. Mais certainement, la lecture des philosophes a été importante, les questions que pose Nietzsche par exemple, celles de l’affirmation et de l’acceptation, de la métaphore et de la métamorphose, et naturellement celle plus générale du fragment ; les philosophes m’ont fait entrevoir un autre continent que je me suis mis à vivre loin de l’université, de l’intérieur, en cherchant dans le langage un accès à ce dans quoi nous sommes immergés. Et consentir.

Je ne suis pas sorti indemne non plus de l’oeuvre de René Girard, mais je n’en dirai pas plus, c’est si loin. J’ai dit mes dettes dans le dernier chapitre : Quignard, Perec, Dhôtel, Jaccottet ; j’aurais pu en citer d’autres, pour d’autres raisons : Metz, des Forêts. Nos vies ne sont pas compartimentées comme semblent le faire croire nos vieilles encyclopédies.

Et puis je ne vois pas comment on peu y voir clair – c’est-à-dire penser –, sans sortir et rentrer, sans marcher, observer, rêver, s’asseoir devant un ordinateur et donner une forme à ce qu’on traverse et qui nous traverse. Tout ça ne fait qu’un.

B. S. – Les photographies des tessons qui ornent votre livre sont très réussies : comment avez-vous procédé au choix ?

J. P. – J’ai cru pouvoir choisir, au même titre que j’ai cru pouvoir classer ces objets. Mais beaucoup d’autres auraient pu figurer dans ce livre. Disons que ceux qui y figurent logent dans un meuble d’imprimerie, et que la première casse est la plus prisée. Après 25 ans, certains tessons ont su s’y installer, pour des raisons souvent secondes ; une centaine peut-être. C’est parmi eux, surtout, que j’ai plongé la main. De fil en aiguille, il en est resté une cinquantaine ; le choix de certaines pierres a obéi à des raisons si fragiles que je n’ose en parler. La présence d’autres était incontournable, j’ai aidé les plus timides à s’imposer. C’est le rôle des textes qui les accompagnent de faire entendre un peu de tout cela.

Mais j’ai choisi surtout deux extraordinaires photographes, Geoffrey Cottenceau et Romain Rousset, et Chatty Ecoffey, une graphiste de talent.

B. S. – Vous écrivez quotidiennement sur votre blog (www.lesmarges.net). Quelles différences voyez-vous entre l’éphémère du support informatique et celui figé du papier pour un texte publié ?

J. P. – Et bien je ne vois pas bien, c’est pour cela que j’écris, pour y voir un peu plus clair, en donnant forme à une ou deux choses qui se présentent chaque jour, en les ficelant et en leur donnant un rythme et une allure. Pour mieux aussi m’en débarrasser, et être assez libre le lendemain pour recommencer. La forme du blog s’y prête bien, c’est ce qu’on peut appeler, après François Bon, l’effet fosse à bitume.

Il s’est trouvé un éditeur assez courageux pour me lancer dans l’aventure papier, je ne le regrette pas, mais cette aventure va certainement m’obliger à donner une réponse plus solide à la question que vous me posez. D’autant plus qu’un second éditeur m’a proposé de réunir sur du papier un certain nombre des textes publiés depuis 2008 sur lesmarges.net.

Mais disons-le tout net, sans l’avènement du numérique, je n’aurais jamais écrit ; je l’ai fait, en temps presque réel, pendant près de 7 ans, dans une liberté totale, avant que ceux du papier s’avisent que j’écrivais des choses qui pourraient les intéresser.

Je ne sais donc pas ce qui va se passer, j’ai quelques projets, nés sur le net, que je voudrais reprendre, mais cela demande du temps, et je ne sais pas si je suis assez solide et vaillant pour mener de front ces deux modes d’écriture. En attendant, j’ai créé sur mon site une rubrique atelier qui devrait me permettre, pendant quelque temps, de ménager la chèvre et le chou.

J’ajouterai que l’écriture quotidienne sur lesmarges.net n’est pas sans rappeler ma cueillette de tessons : je ramasse avant la nuit ce quelque chose que seule l’écriture est apte à sauver de l’oubli, en lui donnant une forme et un peu de cette lumière susceptible d’éclairer les jours suivants, là où on n’est jamais allé, comme sur un gué, de proche en proche. Et de cette écriture, tiède, je ne suis pas sûr que je puisse m’en passer.

B. S. – Vous avez un nouveau projet de publication aux éditions Antipodes. Pourriez-vous nous en dire plus à ce propos ?

J. P. – Il s’agit d’un recueil de billets écrits entre 2008 et 2014, il devrait faire voir un certain nombre de balises le long d’un chemin qui continue, dans des paysages variés. Ce livre est prêt, il dit en substance que nous ne sommes pas faits d’une seule pièce, mais d’un ensemble de perceptions aussi fines que les feuillets de ce livre dont parle Borges, au nombre de pages infini et dans lequel aucune page n’est la première, aucune n’est la dernière. Et lorsque je mourrai, ce n’est pas, j’ose l’espérer et j’y travaille, un vase qui se brisera, mais les morceaux d’un vase incomplet brisé depuis longtemps, dont un soi toujours plus ténu et fugace aura assuré le poli.

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