Entretien avec Jean-Bernard Vuillème

Jean-Bernard Vuillème, © Yvonne Boehler

Amandine Glévarec – Jean-Bernard, vous êtes né en 1950 et vous êtes – outre votre travail d’écrivain – chroniqueur littéraire. Ma première question va sans doute vous paraître assez directe, mais je crois que vous êtes particulièrement bien placé pour y répondre : trouvez-vous que – pour la littérature romande – nous puissions parler d’un « avant » et d’un « après » Chessex ?

Jean-Bernard Vuillème – Je ne crois pas, ce serait faire bon marché d’autres écrivains romands importants de sa génération, à commencer par Chappaz. Ce qui est réjouissant au temps de l’immédiat électronique et du zapping permanent, dont on se dit qu’il pourrait produire un désert littéraire, une soudaine absence, c’est le foisonnement de jeunes auteurs en Suisse romande et la vivacité de la littérature dans cette région minuscule. Et je ne pense pas que cela ait un lien particulier avec le parcours de Jacques Chessex. La littérature n’a pas besoin d’AOP.

A. G. – Vous êtes né à Neuchâtel et avez grandi à la Chaux-de-Fonds, dans un canton où vivent un grand nombre d’écrivains de qualité. Quels rapports entretenez-vous avec ce milieu littéraire ?

J.-B. V. – C’est vrai qu’il y a ici une petite troupe de bonnes plumes. Vous savez, les écrivains sont en général des gens assez individualistes et ne se définissent pas, en tant qu’auteurs, selon une appartenance cantonale. Les Neuchâtelois et les Jurassiens ont toutefois formé une association, l’AENJ, qui facilite et stimule les contacts. Souvent par ce biais j’ai de très bonnes relations avec la plupart d’entre eux et des relations amicales avec quelques-uns. Je m’en serais voulu, par exemple, d’avoir vécu, sans les approcher, près de personnalités comme Roger-Louis Junod, qui vient de disparaître, Monique Laederach, Anne-Lise Grobéty, Agota Kristof ou encore Jean-Paul Pellaton. Peu à peu, avec le temps, je suis devenu sensible à cet aspect intergénérationnel et maintenant celles et ceux de ma génération seront bientôt « les vieux ». Cela veut dire que de jeunes écrivains arrivent, que la littérature vit encore. Cela rassure et rend heureux.

A. G. – Vous avez publié une vingtaine de romans et d’essais à ce jour. J’ai l’impression que vous êtes d’un naturel curieux et que l’enthousiasme pour certains sujets nourrit votre envie d’écrire, ou serait-ce l’inverse ?

J.-B. V. – Oui, une avidité, une curiosité probablement stimulées par une épaisse zone de flou autour de ma naissance. Une tendance quasi maladive à la quête et à l’enquête. Ça m’a fait écrire un livre entier sur les chaises, du trône au siège éjectable, ça m’a fait aller jusqu’aux Malouines 20 ans après la guerre de Mme Tchatcher, ça m’a fait tourner autour du père inconnu couvant en moi et là, plus récemment, ça m’a fait remonter tous mes domiciles, ce qui est aussi un long voyage. Maintenant, il se peut que j’aie fait le tour des choses que je voulais tenter de dire et que ce livre soit le dernier. En tout cas, je vis pour la première fois, aussi loin que ma mémoire remonte, sans projet littéraire. Depuis peu, je me sens un peu flotter, la musique des mots commencerait-elle à me manquer ? Est-ce que je reprends simplement mon souffle ?

A. G. – En tant que critique littéraire, s’exposer soi-même aux critiques en publiant n’est-ce pas particulièrement stressant ?

J.-B. V. – Un écrivain est toujours une sorte de requérant de reconnaissance et la question de l’accueil est forcément stressante, que l’on pratique ou non la critique littéraire. Il a besoin de reconnaissance pour exister, sinon personne ne le lit. Je ne me considère pas vraiment comme un critique avec un point de vue extérieur très analytique, mais plutôt comme un écrivain qui examine les choses de l’intérieur, une approche immersive bienveillante. Je sais quels types de problèmes on peut rencontrer en écrivant un roman. J’évite autant que possible de parler de livres que je trouve mauvais. Autant partager ce qui vaut d’être partagé.

A. G. – En tant que critique littéraire, toujours, ou bien en tant que lecteur tout simplement, quels livres, quels auteurs, suisses, conseilleriez-vous ? Comment appréhender cette identité romande par le biais de la lecture ? Vaut-il mieux privilégier les classiques ou les contemporains ?

J.-B. V. – La critique littéraire n’est qu’une petite partie de mon activité et je ne parle que très rarement des auteurs romands, à dessein, car j’en connais personnellement beaucoup. A titre de plaisanterie : je préfère me promener sans gilet pare-balles ! Plus sérieusement, je ne déroge à la règle que si j’ai l’impression qu’un livre remarquable est salué par trop de silence. Ça a été le cas par exemple pour l’écrivain jurassien François Beuchat, une œuvre hors normes, et plus récemment pour « L’émacié », une prose poétique prometteuse et originale d’Alexandre Caldara. Enfin, pour répondre à votre question : il n’y a pas à privilégier « classiques » ou « contemporains ». Les uns mènent parfois aux autres.

A. G. – M. Karl & Cie, votre précédent roman paru en 2011, nous promenait dans un univers quasi kafkaïen. J’imagine que l’on s’amuse beaucoup à maltraiter ainsi son personnage ?

J.-B. V. – M. Karl est le personnage principal d’un jeu de téléréalité si pervers qu’il ne sait même pas qu’il y participe. Si je le maltraite, c’est pour mieux défendre sa dignité.

A. G. – Vous publiez aujourd’hui Sur ses pas aux éditions Zoé. Un homme trouve une clef inconnue dans l’un de ses tiroirs et – décidant de retrouver la serrure – part à la recherche de ses origines. Est-ce un roman que vous auriez pu écrire plus jeune ou entre-t-il en résonnance avec vos propres questionnements actuels ?

J.-B. V. – Le personnage se lance dans une cavale dans son propre passé, au sens propre, il remonte tous ses anciens domiciles. Il remonte dans le temps, dans sa mémoire, mais il s’arrête vraiment aujourd’hui dans les lieux d’hier. Il faut un certain recul pour écrire ça, bien sûr. C’est un roman qui marque l’aboutissement d’une ligne à forte teneur autobiographique dans mon œuvre. Cette ligne commence avec Lucie, se poursuit avec Le Fils du lendemain et s’achève avec Sur ses pas.

A. G. – Question subsidiaire, car oui il en faut une : alors vivre de sa plume, en 2015, c’est toujours un rêve accessible ?

J.-B. V. – Je pense que cela a toujours été très difficile et que ça reste très difficile. Je vis de ma plume de manière très globale. La littérature, sans doute. Mais encore le journalisme au sens large et la communication. Il a fallu élargir la palette pour survivre, et parfois c’est encore limite. Ma plume épouse un grand nombre de formes. Je rédige des critiques, des portraits, des communiqués de presse, des discours, des publi-reportages dans toutes sortes de domaines, y compris techniques, des rapports plus ou moins délicats, des lettres de la plus haute importance, des textes pour le web et je reprends quantité de textes mal foutus ou incorrects. L’indépendance et la liberté ont un prix. Je l’ai toujours payé avec le sourire. La vie est un roman.

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