Entretien avec Gilles de Montmollin

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Amandine G. – Si je ne dis pas de bêtise, La Fille qui n’aimait pas la foule est votre troisième polar. Le premier se passait en mer, le second partiellement en montagne, nous voilà désormais en France. Quelle importance accordez-vous aux descriptions de la nature dans vos livres ?

Gilles de Montmollin – Je crois être assez visuel et les décors naturels provoquent souvent chez moi davantage d’émotions qu’une rue ou un appartement. Même si j’aime bien aussi situer mes scènes dans un café. Cela dit, les descriptions doivent rester brèves : idéalement, on devrait lire la description dans le même laps de temps que le narrateur balaie le décor du regard. La nature a également de l’importance en tant qu’actrice : le narrateur doit parfois lutter contre elle. En tant qu’auteur, ces scènes me permettent de revivre les puissantes émotions que j’ai pu ressentir dans des situations vécues, parfois comparables.

A. – Vous avez aussi publié deux romans historiques. Les recherches documentaires pour écrire ces deux livres vous ont-elles pris beaucoup de temps ? Avez-vous pris plaisir à cet aspect un peu plus spécifique ?

G. M. – Effectivement, c’est un plaisir que de faire des recherches historiques, dans le but de tenter de reconstituer le décor et les conditions de l’époque. C’est ma manière d’inventer la machine à remonter le temps. À cet égard, Internet est évidemment précieux : par exemple, pour mon roman Latitude 58, j’avais besoin d’un plan de la ville de Hobart, en Tasmanie, vers 1850. Et je l’ai trouvé. Mais ma plus grande aide, je la reçois de mon frère, Didier, collectionneur de cartes et de guides de voyage anciens. Grâce à lui, j’ai pu inventer de manière crédible le voyage d’Audrey, en 1914, de Marseille à Nouméa, dans La Passagère de Stingray. Ou, dans Latitude 58, en 1850, celui d’Achille, de Paris à Brest.

A. – En plus de ces romans « de genre » vous avez écrit un recueil de courtes nouvelles. J’imagine que là aussi le travail est différent. Comment écrivez-vous en règle générale ? Avec un plan très structuré établi à l’avance ? Les nouvelles étaient-elles l’occasion d’être un peu plus libre dans votre façon d’aborder les choses ?

G. M. – Pour mes romans, qui me procurent le plus de plaisir et constituent mon véritable objectif, j’établis effectivement un plan assez structuré. Sinon, je cours le risque d’une intrigue qui s’égare, d’une histoire que j’ai de la peine à terminer de manière captivante. Quant aux nouvelles, elles sont avant tout l’occasion d’échanges avec d’autres nouvellistes et, vous avez raison, de m’amuser à expérimenter de nouveaux choix stylistiques ou de nouveaux points de vue narratifs. Par exemple, me glisser dans la peau d’une femme, ce que j’hésite encore à faire sur 200 pages.

A. – Vous touchez finalement à plusieurs genres littéraires dans votre écriture, êtes-vous aussi un lecteur éclectique ?

G. M. – Je lis volontiers des romans et des nouvelles. Cela dit, je ne me qualifierais pas d’éclectique, ni comme auteur ni comme lecteur. En fait, je demande surtout une chose à un livre : qu’il me tienne en haleine et qu’il me procure du plaisir. S’il m’apprend quelque chose, me délivre un message ou me fait réfléchir, c’est encore mieux, mais cela n’est pas indispensable. Conséquence : vu que le temps à disposition n’est pas infini, j’ai tendance à lire des histoires qui ont un enjeu, un suspense, avec de l’action et un rythme rapide. Important également, un langage efficace, qui me fait vivre les scènes : phrases courtes, mots simples et concrets. Et rien n’interdit à un roman d’accès facile de délivrer un message profond. Cela dit, j’admire les gens capables d’aimer un polar, mais aussi un roman d’atmosphère, une histoire plutôt hermétique, ou encore un poème.

A. – Pour votre nouveau roman, vous changez d’éditeur. BSN Press est diffusé en France, et votre livre s’y déroule en partie. Bon présage ou heureuse coïncidence ?

G. M. – La Fille qui n’aimait pas la foule sera diffusé en France par les Éditions Gope (bsnpressgope.blogspot.ch). C’est effectivement heureux, pour un roman qui s’y déroule presque entièrement. Pour un « road trip », j’avais d’abord pensé aux États-Unis. Mais le repérage m’aurait pris trop de temps. En revanche, j’ai facilement pu caser deux voyages d’une semaine en France, un pays finalement bien assez grand pour ce genre d’histoire, surtout si on la situe avant la généralisation du réseau autoroutier, qui raccourcit les distances. J’ai ainsi pu parcourir la majeure partie de la route du narrateur, trouver les endroits propices aux différentes scènes et m’imprégner des émotions dégagées par chaque paysage. Par ailleurs, j’ai plusieurs fois traversé la France durant les années 1970, décennie où se déroule le roman. J’y ai même vécu une année. J’ai donc un bon feeling du pays à cette époque.

A. – Il y a une double lecture possible de La Fille qui n’aimait pas la foule, polar et dénonciation écologique. Comment présenteriez-vous votre livre à quelqu’un qui ne l’a pas lu ?

G. M. – Il s’agit d’abord d’un polar, plus précisément d’un « road trip » noir. À mon avis, on peut le lire comme tel, pour le plaisir du suspense, de l’action et du voyage, et ne voir dans le fond de l’affaire que le prétexte, l’enjeu nécessaire à un roman. Cela dit, ce thème de fond touche à un sujet planétaire grave : la croissance démographique mondiale ne fléchit pas et tend à annihiler les efforts de lutte, par exemple contre la surpêche, la déforestation ou les émissions de CO2. Et pourtant ce sujet, la pression démographique, qui était pratiquement tabou en 1972, l’époque du roman, l’est peut-être encore davantage aujourd’hui. C’est pourquoi il m’est apparu important d’en parler. Mais, en fin de compte, si je me fonde sur la plupart des commentaires reçus, ce livre est surtout perçu comme un thriller, et non comme un roman engagé.

A. – Changer d’éditeur c’est peut-être aussi changer de façon d’envisager la promotion de votre livre, qu’en pensez-vous ? Comment vous situez-vous par rapport au milieu littéraire romand ?

G. M. – J’ai souhaité travailler avec Giuseppe Merrone parce que BSN Press édite une ligne de romans noirs mieux identifiée que les Éditions Mon Village. Dans le milieu littéraire romand, je me situe certainement du côté des auteurs de polars, ou au moins de romans à suspense. Contrairement à d’autres, je ne conçois pas l’écriture comme une fin en soi, mais comme un moyen de transmettre au lecteur l’émotion que je ressens en visualisant et en vivant une scène imaginaire. D’où le choix de phrases courtes et de mots concrets et précis.

A. – Pour conclure, et pour rester bons amis, nous sommes bien d’accord que Nantes – que vous mentionnez dès le début de votre roman – est la plus belle ville du monde ?

G. M. – Même si je suis géographe, je n’ai pas – encore – établi de classement des plus belles villes du monde ! Mais, ça ne s’invente pas, dans mon précédent roman, Latitude 58, lorsque mon héros Achille, après avoir bien bourlingué, décide de s’établir, il choisit… Nantes ! Sans blague, j’ai visité Nantes plusieurs fois : c’est effectivement une belle ville, bien située et certainement agréable à vivre.

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