Entretien avec Florian Eglin

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Amandine Glévarec – Tout a commencé par un blog sur lequel tu publiais les aventures de Solal Aronowicz. Changer de support, passer du virtuel au concret, ça change quoi ?

Florian Eglin – Ce qui change, c’est le rythme de publication et donc le degré de travail sur le texte. Lorsque je tenais le blog, j’avais choisi, en gros, de sortir un article tous les deux jours (j’avais pas mal de temps à perdre à l’époque). Cette cadence impliquait une écriture assez rapide et une, voire deux relectures, pas plus. Ensuite, il n’y avait pas de perspective globale, pas vraiment de trame. Les épisodes se suivaient pour former des chapitres, mais j’avançais vraiment au jour le jour. Lorsque je me suis mis à écrire en vue d’être publié, j’ai dû avoir un regard sur le texte tout entier, c’est ça le plus gros changement.

Ceci étant, avec le blog, on fait comme on veut, ce qu’on veut, pas de libraires, pas de distributeur, il y a une certaine forme de liberté, on maîtrise tout de A à Z. Je n’ai plus touché au site depuis longtemps, mais cette question me donne envie d’y retourner, tiens !

A. G. –Ton héros est finalement un anti-héros, il porte en lui bien des travers et semble s’en accommoder sans trop de mal. Pourquoi avoir décidé de donner vie à un personnage aussi atypique, et non pas à un gentil garçon qui souffre d’une histoire d’amour malencontreuse ?

F. E. – En ce qui concerne Solal et son drôle de caractère, il est venu comme ça, tout seul. Je n’ai rien prémédité du genre, je vais pondre un héros qui va secouer le cocotier. De toute façon, il a un côté très classique, un peu déglingue américaine ou fin de siècle à la française. Pour la violence, moi, en termes de pulsions, je trouve qu’il est normal, il faut arrêter, on ne va pas me dire que dans le tram tout le monde pense à des petites fleurs roses. C’est la violence qui est malvenue en littérature, le sexe, on peut y aller, tout le monde trouve ça bien, mais la violence, c’est plus embêtant, pourtant je trouve que c’est très beau, très littéraire, les baffes et les horions. Et puis Solal souffre aussi beaucoup (et c’est d’ailleurs bien fait pour sa gueule parce qu’il le mérite).

A. G. – Solal aime le bon whisky et les cigares, comme toi. Les ressemblances s’arrêtent là, rassure-moi ? Pas de goût particulier pour la violence ?

F. E. – Oui, Solal est d’ailleurs bien plus connaisseur que moi, en cigares et en alcools. Avant, l’époque du blog, je fumais et je buvais beaucoup plus. Maintenant, je suis très pépère, très ennuyeux comme type, si le soir je ne suis pas au lit à 21h30, c’est la catastrophe totale, le lendemain, je ne tiens plus debout. Quand je me sers par malheur un petit verre de whisky en fin de journée, ma femme me gronde en tapant du doigt sur la table en me disant de ne pas jouer à l’écrivain alcoolique et malheureux, alors je range ma bouteille. La dernière fois que j’ai fumé un cigare, c’était dehors avec ma fille qui faisait du vélo autour de moi et j’ai chopé un rhume. Enfin, moi, j’ai des trous dans mes chaussettes, mais je les porte quand même.

Pour la violence, je n’aime pas ça, ça me tétanise, les comportements violents. Je suis plutôt poli et réservé, mais comme tout le monde, des fois, j’aimerais tuer des gens, bien sûr, une fois deux fois par jour, pas plus.

A. G. – Ça n’a pas dû être facile de trouver un éditeur pour un livre aussi politiquement incorrect ? Oserais-je ajouter « surtout en Suisse » ?

F. E. – J’ai envoyé le livre à peu d’éditeurs, dont deux en Suisse, l’autre n’a pas répondu, donc, non, ce fut plutôt facile en fait. Cependant, moi, je trouve que ce n’est pas si incorrect que ça, Solal. Bon, je n’ai pas relu le premier depuis un moment, mais parfois, je trouve que c’est très convenu.

A. G. – Tu es extrêmement drôle, j’aimerais bien savoir – du coup – ce qui te fait rire.

F. E. – Ah, ça, d’abord, merci. Faire rire, c’est un de mes buts avoués, ce qui est paradoxal, puisque moi, rire, ça m’emmerde. Il ne me viendrait presque jamais à l’idée de regarder une comédie ou de lire un livre comique. Je trouve que c’est une foutue perte de temps.

A. G. – Les critiques reviennent souvent sur la longueur de tes phrases, la maîtrise d’un style aussi particulier est-elle venue tout de suite ? Tu retravailles beaucoup tes textes ou tu as gardé une certaine spontanéité liée au blog ?

F. E. – Je ne sais pas, il faudrait pouvoir comparer avec d’autres. Disons que j’effectue trois à quatre relectures, mais je le fais très vite, je laisse peu maturer les choses. Je pense en fait que mon écriture est assez spontanée. C’est un peu une obligation pour moi, parce que si ça dure trop longtemps, le texte risque d’évoluer et de changer pour devenir un autre.

Par exemple pour le volume trois, j’en avais commencé la rédaction avant l’été, j’avais environ une centaine de pages, et puis nous sommes partis en vacances au Japon pour six semaines (d’ailleurs le personnage de Solal, du moins son embryon, est né là-bas, en 1998, dans une sorte de magazine bizarre). Je n’ai pas écrit pendant ce temps-là, mais je suis resté connecté sur FB et, de là, j’ai suivi la guerre de Gaza. Du coup, avec la coupure, la guerre (qui m’a mis quelque chose de compliqué sous les yeux), le Japon, mon livre a complètement changé de direction au retour et ça a été un infernal cheni pour trouver un nouveau cap, je ne suis pas sûr d’y être vraiment parvenu. Donc, j’écris vite et, aveu douteux, je réfléchis peu, disons le moins possible, à ce que je fais.

A. G. – Ce n’est pas un secret, tu es en ce moment en train d’écrire le troisième, l’inspiration vient toujours sans souci ? Tu n’as pas envie de passer à un autre personnage ?

F. E. – En l’occurrence, le troisième volume est terminé, ce qui reste relève de la toilette et du polissage. J’ai en effet eu cette fois des difficultés. Le deuxième a été écrit sur un nuage, droit, direct, facile, un rêve. Pour le prochain, j’ai beaucoup d’idées, donc aucune idée. Je suis pile dans une sorte de trou au fond duquel je me demande aussi si je vais continuer. L’écriture, c’est un énorme investissement émotionnel, ça génère beaucoup d’attentes, ce n’est pas rassurant, c’est vraiment parfois dur, ces espoirs qui se nourrissent du désir des autres. C’est de ma faute, je me compare trop. Peut-être un défaut masculin, c’est qui qui a la plus grosse ? Donc la question est : est-ce que le jeu en vaut la chandelle, tout simplement ? Avant de me mettre à écrire, j’étais plus tranquille. Parfois, c’est une porte que je regrette d’avoir ouverte, mais en même temps, la fermer, ce serait m’infliger une véritable ablation. C’est exactement le genre de tension auxquelles Solal est soumis et qu’il décharge allègrement par la violence, mais moi, je ne peux pas, alors j’écoute les Variations Goldberg dans le tram en faisant « héhéhé » tout seul dans mon coin. On se débat comme on peut.

Quoi qu’il en soit, l’univers de Solal, j’aimerais peut-être continuer de le développer avec une autre trilogie, c’est une des possibilités, ou alors des romans détachés les uns des autres, des histoires de vie complètes, sinon, j’aimerais peut-être une fois écrire des romans fantastiques qui se passeraient dans un Japon médiéval, une pure récréation.

On verra, pour l’instant, je mijote simplement quelques dictées non préparées à mes élèves, juste pour le plaisir d’être méchant et de vider un stylo rouge en entier d’un seul coup (c’est la seule véritable violence que je m’autorise, être velléitaire et pusillanime que je suis hélas).

A. G. – Question subsidiaire mais totalement indispensable : un scoop pour moi, Florian ? Des nouvelles de Tarantino ?

F. E. – Hélas non, même si je dois reconnaître que, question adaptation, je lorgne plutôt du côté du théâtre.

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