Entretien avec Coline Ladetto

Le Café des voyageurs, Coline Ladetto

Amandine Glévarec – Coline, la pièce que vous avez montée – Le Café des voyageurs – est librement inspirée de la nouvelle éponyme de Corinna Bille, pourquoi le choix de cette auteure ?

Coline Ladetto – Je ne connaissais pas Corinna Bille. Comme je suis également valaisanne, un ami m’a offert la Fraise noire, un recueil de ses nouvelles, afin que je découvre cette auteure. J’ai été frappée par cette histoire.

A. G. – Madame Victoire vit dans un monde différent, dans lequel les histoires qu’elle se raconte, et qui nient la réalité des faits passés, prennent le dessus. Les autres personnages, de leur plein gré ou un peu malgré eux, contribuent à donner vie à ce rêve. Quelles sont leurs motivations, est-il facile de mettre en scène une forme de folie sans entrer dans le cliché ?

C. L. – La motivation des autres personnages est leur amour pour Victoire. Ils représentent notre loyauté à nos schémas psychologiques, à ce que l’on connaît et qu’on a appris durant notre enfance.

Concernant le traitement de la folie, je n’ai jamais cherché à le traiter frontalement. Le simple fait de jouer sur plusieurs pronoms m’a permis d’éviter (je l’espère) les clichés concernant la folie. D’ailleurs, cette solution de parler à la troisième personne est une solution artistique pour représenter un phénomène de dissociation qui peut intervenir à la suite d’un gros choc psychologique. Une désincarnation de la personne. D’ailleurs la folie de Victoire est de vouloir incarner (de parler à la première personne au deuxième acte) une situation fausse. Je crois que ce jeu des pronoms met lui-même à distance le problème de l’incarnation de la folie. D’ailleurs, je n’ai pas dirigé l’actrice qui joue Victoire (Anne-Frédérique Rochat) dans ce sens. Je ne lui ai pas demandé de jouer la folie, mais de placer son « elle » dans l’espace. Nous avons travaillé sur la distance entre soi et soi. Quand Victoire passe au « je », cette distance disparaît.

A. G. – Assiste-t-on vraiment à une comédie schizophrène et non pas à un drame ?

C. L. – Nous assistons aux deux, je crois, mais à des niveaux différents. Au niveau de l’histoire nous assistons effectivement à un drame. C’est aussi une mise en abîme du métier d’acteur. En effet, l’acteur prétend être un autre (ici, il utilise un autre pronom).

Dans cette pièce il y a une autre dimension schizophrène. Cela se fait à des niveaux différents selon les personnages. Victoire ressent un trouble au moment où elle rencontre l’inconnu qui ressemble trop à son fils. Lorsqu’elle ose le regarder au moment de l’apéritif, elle choisit alors de ne pas vivre dans ce trouble, mais de se jeter dans l’erreur et de sombrer dans la folie. Elle n’hésite pas longtemps avant de passer du « elle » au « je ». L’inconnu (Jean-Baptiste Roybon) ressent légèrement ce problème d’identité car il est troublé par les remarques de Victoire qui correspondent à sa vie. Le majordome (René-Claude Emery) n’a pas de problème d’identité. Il sait qu’il joue, et il est le gardien de ce jeu. Margot (Marika Dreistadt), elle, sait jouer au jeu, mais ne veut plus y participer. Son identité est claire, mais la schizophrénie est travaillée sur un autre plan que les autres. En effet, Marika Dreistadt est dirigée différemment des autres comédiens. Elle représente la réalité et elle désire en finir avec cette pièce, ce schéma psychologique qui l’empêche de vivre. La comédienne doit être très proche d’elle-même, de sa personnalité, et en même temps, faire partie d’une fiction et ne pas l’oublier.

De plus, le plan de l’appartement, le système, représente le lieu du jeu, le théâtre, ce lieu où on est quelqu’un d’autre. Au deuxième acte, ce système est détruit pour se fondre avec l’espace circulaire. La folie apparaît, car ce lieu du jeu n’est plus circonscrit. C’est comme si quelqu’un ne savait plus délimiter dans sa vie, lorsqu’il joue et lorsqu’il ne joue pas.

A. G. –Vous avez pris certaines libertés, par exemple celle de créer de toutes pièces le personnage de Margot. Comment travaillez-vous sur le texte, afin de créer une pièce, sans pour autant trahir l’idée initiale de l’auteure ?

C. L. – En lisant la nouvelle de Corinna Bille, c’est le personnage de la fiancée, le personnage de Margot qui m’est apparu en premier. Sans elle, les autres personnages restaient muets, ils n’avaient pas envie, ni la nécessité de venir sur scène. Margot est le personnage qui a pris par la main les autres et les a invités à venir jouer dans l’espace théâtral.

Je ne me suis pas trop préoccupée de trahir ou non la nouvelle de Corinna Bille. Je crois que mon admiration pour cette nouvelle était suffisante pour m’empêcher de la trahir. Les enjeux de la nouvelle, la souffrance de Victoire, son déni de la réalité et la loyauté du majordome étaient inscrits en moi. Ensuite, je me suis fait confiance, je me suis éloignée de la nouvelle, j’y ai mis ma propre recherche, et je suis toujours étonnée de relire la nouvelle et d’y voir après-coup des liens dont je n’avais pas conscience et qui se lisent aussi dans des détails.

A. G. – Le Café des voyageurs est un huis clos, sans changement de décor. La mise en scène est limpide, sans être simpliste, et est centrée sur le plan de l’appartement que le majordome trace au sol tout au long de la pièce. D’où vous vient cette inspiration ?

C. L. – Comme je le comprends, cette idée de plan a trois sources :

Le film Dogville de Lars von Trier. Ce film m’a beaucoup marquée. J’ai trouvé très intéressant le pouvoir d’une simple ligne tracée au sol, ce qu’elle permet et ne permet pas de faire, la limite qu’elle représente. De plus, dans Dogville, les lignes représentent les murs des habitations. Les habitants ne voient pas à travers les lignes. Les spectateurs, si. Ainsi, on voit durant le film une famille manger en toute tranquillité et en même temps une jeune femme se faire violer. Cette scène m’avait fascinée et horrifiée en même temps. Dans ma pièce, les spectateurs voient ce qui se passe à l’intérieur des murs. Les personnages jouent avec la possibilité de voir ou de ne pas voir.

D’autre part, dans mon premier spectacle, Sibyl Vane, un seul en scène, il n’y avait comme scénographie qu’un carré de scotch au sol. Il représentait le dedans-dehors pour la comédienne et le centre pour lequel se battaient les différents personnages qu’elle incarnait. J’ai, d’une certaine manière, fait évoluer le carré.

Finalement, la cohérence entre l’espace et le texte. Le fait de tracer le plan est une manière pour l’appartement de dire « il » et non pas « je ».

A. G. – Il y a un énorme travail fait sur le changement de pronom, les personnages parlent d’eux à la troisième personne, vous évoquez le « double-je, double-jeu ». Pourriez-vous nous en dire plus ?

C. L. – Cette idée d’écrire en « il » ou « elle » s’est imposée à moi. Je ne me souviens pas comment cette idée m’est venue. Quant au pourquoi, je crois que je me raconte et que l’écriture me permet d’avancer sur mon propre chemin, de me libérer de certaines choses.

Ensuite, j’ai vu le potentiel de cette écriture au niveau du jeu. En effet, lorsque le personnage utilise le pronom « il » pour lui-même, il crée un espace de jeu. Par exemple, lorsque l’étranger dit « il boit », il y a encore à déterminer ce que le « je » fait… Boit-il vraiment ou se sert-il de cette phrase pour faire passer un autre message ? Cette forme m’a beaucoup amusée et m’intrigue pour exploiter la problématique des non-dits.

A. G. – Chaque acteur doit assumer une palette impressionnante d’émotions, c’est vraiment un jeu tout en subtilités. Combien d’heures de travail, de répétitions, d’ajustement pour arriver à un résultat ? Parlez-nous un peu des coulisses, et de votre métier.

C. L. – En premier lieu, j’aimerais souligner le fait que je suis entourée d’excellents acteurs. Comme c’était la première fois que je mettais en scène, j’ai tout fait à l’instinct et sans méthode. Ce qui n’a pas été facile pour nous tous. Pourtant, je portais en moi quelque chose de très clair. Durant les 6 semaines de répétitions, je répondais à leurs propositions artistiques par : oui, non, je ne sais pas encore, on continue, j’aurai la réponse plus tard. C’est une sensation grisante de savoir, même ce que l’on ne sait pas encore. C’était comme si j’entrais dans une pièce obscure avec une bougie. Je m’approche d’un objet ou je m’achoppe à lui, et grâce à la lumière de la bougie je le reconnais. Je fais cela un bon nombre de fois, toujours dans l’obscurité. Je commence à avoir des impressions plus précises de la pièce dans laquelle je suis, mais rien de très clair encore. Finalement, je trouve l’interrupteur de la chambre et la pièce s’allume et prend toute sa cohérence. J’ai avancé ainsi. J’aime cela car je me fais confiance, je fais confiance au temps, à son compte à rebours et aux gens qui travaillent avec moi.

A. G. – Le Café des voyageurs va entamer une tournée, pourriez-vous nous préciser les dates ?

C. L. –

  • Le 2 et 3 novembre au théâtre du Poche à Bienne.
  • Du 27 au 29 novembre au théâtre ABC à La Chaux-de-Fonds.
  • Le 1 et 2 décembre au théâtre du Pommier à Neuchâtel.

A. G. – Question subsidiaire, toute personnelle : j’ai cru comprendre que vous aviez quitté votre précédent emploi pour vous consacrer à temps plein à votre métier de metteuse en scène. Très prosaïquement, avez-vous confiance dans le fait de réussir à vivre de votre passion ?

C. L. – J’ai toujours été poursuivie par mon envie de créer. Lorsque je poursuivais mes études à l’université de Lausanne, je ne pouvais pas seulement me concentrer sur mes études, il fallait que je fasse de la danse, de la musique, etc. Lorsque j’ai commencé l’école Serge Martin à Genève, je me rappelle avoir enfin respiré et ne plus m’être sentie poursuivie. Après l’obtention de mon diplôme, le chômage m’a directement placée en tant qu’enseignante. Je ne me suis pas battue, pour plusieurs raisons, mais la principale était que je ne me sentais pas prête à me battre pour jouer. J’ai donc fait des remplacements dans le milieu des enseignants, été veilleuse dans un centre d’urgence à Lausanne afin d’être flexible dans mes horaires et poursuivre mon activité théâtrale. Comme le monde de la nuit devenait trop difficile pour moi et que je n’avais pas assez de travail dans le milieu théâtral, j’ai décidé de faire la HEP à Lausanne. Je suis restée 4 ans dans le milieu scolaire. Je prenais des congés afin de pouvoir créer mes spectacles. Mais ce n’est pas facile de s’absenter chaque année 6 semaines afin de créer à plein temps. Même dans le milieu scolaire, milieu pourtant assez compréhensif et flexible. Comme le travail théâtral a commencé à frapper à la porte, j’ai décidé d’arrêter l’enseignement. Finalement, cela m’a pris 8 ans avant de me lancer.

Je ne sais pas si je vais réussir à vivre de ma passion. Ma formation universitaire et pédagogique est un parachute. Vu le nombre de personnes désirant faire ce métier ainsi que la conjoncture économique, je me sens plus sûre de moi en sachant que je peux me retourner. Je ferai cependant tout mon possible pour rester sur ce chemin car je sens que je suis enfin à ma place. L’espace noir, vide, ce lieu de tous les possibles est le lieu où je me sens chez moi.

Et fondamentalement, je crois qu’il est bon de prendre des risques. J’ai trop longtemps vécu sous le joug de calculs probabilistes et de perspectives pessimistes concernant la vie artistique. Alors qu’on ne sait finalement pas ce qui sera placé sur notre route lorsqu’on y avance courageusement le premier pas.

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