Entretien avec Camille Luscher

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Bertrand Schmid – Camille, tu as un goût pour les Grisons que tu as exprimé dans tes traductions d’Arno Camenisch, notamment. D’où te vient cet engouement ?

Camille Luscher – En fait je n’avais jamais mis les pieds dans les Grisons avant de traduire Sez Ner, en 2010. Je suis Genevoise d’origine et la Suisse orientale c’était très loin pour moi. J’ai répondu à la proposition de l’éditeur, Jean Richard des Éditions d’en bas, et ce qui m’a convaincue d’accepter ce n’est pas l’exotisme des Grisons ou d’un écrivain romanche, mais l’humanité des personnages, la tendresse qui transparaît dans ses descriptions de scènes, de caractères très durs. L’armailli, dans Sez Ner, ou le Fatre, c’est-à-dire le père, dans Derrière la gare, sont des personnages détestables, brutaux. Pourtant l’auteur ne les juge pas, il dépeint de pauvres bougres qui font ce qu’ils peuvent dans la vie, avec toute leur maladresse. Cet aspect me touche profondément.

B. S. – Ce qui marque, dans Camenisch, c’est l’économie : des mots, des sentiments, des descriptions. Tout se situe dans une sorte « d’en deçà ». Comment as-tu entrepris ces traductions, quel a été l’élément moteur pour restituer cette économie ?

C. L. – Ces deux romans sont comme une série de tableaux en mouvements, de petits films. Arno Camenisch décrit ce qui est, sans psychologie. Il n’y a quasiment pas d’adjectifs, seulement quelques couleurs : un tracteur rouge, un vélo orange, un panneau jaune. Ces couleurs prennent alors une importance considérable, elles illuminent toute la page. La traduction de la langue de Camenisch exige une grande précision. Les traductions ont tendance à être bavardes, on croit avoir besoin de rajouter des mots pour que l’ensemble se tienne. Je traquais le superflu. Et quand j’en laissais passer, c’est l’auteur qui au moment de la relecture finale me les signalait. Il a un incroyable sens du rythme, en français aussi.

B. S. – Sez Ner est un livre particulier puisqu’il est paru dans une version bilingue de l’auteur, l’allemand et le romanche se faisant face. Je crois savoir que tu as traduit de l’allemand, t’es-tu souvent référée au texte romanche ?

C. L. – J’ai traduit Sez Ner de l’allemand, et, à dire vrai, je ne sais pas le romanche. J’en ai tout au plus appris quelques bribes en traduisant les livres d’Arno Camenisch. Mais en fait, pour Sez Ner, la question de savoir quelle serait la langue de référence ne s’est pas posée, car, si l’original est paru en bilingue allemand-romanche, l’auteur a bel et bien rédigé la première version en allemand. Ce n’est qu’ensuite qu’il l’a retravaillé dans une version romanche, du sursilvan plus exactement, l’idiome parlé dans la vallée de Coire à Disentis, qui est sa langue maternelle. Bien sûr, je jetais toujours un œil dans la version romanche, comme c’est une langue latine, je pouvais comprendre quelques mots. J’ai ainsi intégré du romanche dans Sez Ner, comme le faisait aussi la version en allemand. Cela me semblait important de garder cette polyphonie. Et c’était bien avisé puisque le deuxième livre, Derrière la gare, poussait ensuite l’expérience plus loin. Dans ce livre, la graphie de certains mots est légérement modifiée ; par exemple, des voyelles sonores remplacent des e muets à la fin des mots, et viennent colorer de sonorités romanches la langue du texte, l’allemand pour l’original et le français dans la traduction.

B. S. – Quels ont été les éléments qui t’ont mise en doute, placée dans l’interrogation ? Plus simplement, quels ont été les éléments qui t’ont semblé a priori périlleux dans ces deux traductions ?

C. L. – Le plus difficile était justement de restituer la polyphonie et surtout de mesurer jusqu’où je pouvais perturber le français sans atteindre la nature du texte. Le texte se serait aussi trouvé dénaturé par une traduction dans un français complètement lisse. Mais le risque est de perdre la bonne mesure à force de connaître soi-même les images, et bien sûr la langue d’origine. Au bout d’un long tête à tête avec le texte, il peut se révéler précieux de demander à un regard extérieur son avis sur la traduction en cours. Heureusement, pour les deux livres, j’ai bénéficié de plusieurs paires d’yeux attentifs et critiques.

B. S. – Tu exerces le métier de traductrice. On peine à se rendre compte de ce que cela signifie au quotidien… Comment trouves-tu les auteurs que tu désires traduire ? Peux-tu nous donner un aperçu des exigences liées à ton métier ?

C. L. – Le cas idéal, c’est un éditeur qui me contacte pour me proposer une traduction d’un texte qui, en plus, s’avère me plaire. Jusqu’à maintenant, j’ai souvent eu cette chance. Mais lorsque je ne suis pas en train de traduire un livre, je traduis des extraits de livres pour Le Courrier, pour la revue Viceversa ou de Belles-Lettres, ou alors juste pour le plaisir. Je lis beaucoup, j’essaie de me tenir informée des nouvelles parutions et parfois j’ai un coup de cœur. Alors commence ce qui pour moi reste le plus difficile et le moins agréable du métier : le démarchage. Comme un auteur qui envoie son manuscrit, il faut envoyer à un éditeur des extraits de traduction, un descriptif du livre et tenter de le convaincre que le livre est formidable et trouvera sa place sur le marché et dans le paysage littéraire. C’est éprouvant, mais je persévère et si le livre qu’on aime tant finit par être publié et atteindre un public français, cela récompense toutes les peines.

B. S. – Pour finir, quels sont tes projets pour l’avenir ? Prévois-tu de continuer à travailler sur des auteurs suisses, ou d’autres auteurs font-ils également partie du champ des possibles ?

C. L. – Je n’exclus pas de traduire des auteurs non suisses, la littérature autrichienne, par exemple, m’attire beaucoup. Mais j’aime traduire des Suisses, car je me sens proche de cette littérature et des questionnements qu’elle transmet. L’année dernière j’ai traduit le Guillaume Tell pour les Écoles de Max Frisch, pour les Éditions Héros-limite. Et je trouve que c’est un livre important pour la Suisse, mais aussi au-delà. « Un bréviaire pour tous les démocrates européens », a dit Bernard Comment, qui a signé la préface du livre. Eh bien, c’est très vrai.
En ce moment je traduis une auteure qui fait partie de ces coups de cœur que j’ai évoqués plus haut, Eleonore Frey. Je trouve son écriture absolument fantastique et j’ai beaucoup de plaisir à la traduire. Elle a une langue très particulière, poétique, rien n’est jamais laissé au hasard. Aucun jeu de mots, d’homophonie, d’assonance. C’est souvent un casse-tête pour les reproduire en français ! Je traduis un livre pour enfant, et j’espère bientôt traduire son dernier roman : Unterwegs nach Ochtotsk, en route pour Ochotsk. Dans ce livre, tout le monde imagine se rendre à Ochotsk et personne ne part jamais. La petite ville désolée du fin fond de la Sibérie devient une surface de projection pour tous les désirs.

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